La France, catalyseur des haines djihadistes

Attentats13Nov2015

La France, qui se revendique comme un pays des libertés, est devenue depuis un an une cible privilégiée du terrorisme islamiste. Accusée par les djihadistes de s’immiscer dans ses affaires en Syrie et en Irak, c’est pourtant plus pour le symbole qu’elle représente qu’elle est particulièrement visée.

« Un groupe de croyants […] a pris pour cible la capitale des abominations et de la perversion. Celle qui porte la bannière de la croix en Europe, Paris. […] La France et ceux qui suivent sa voie doivent savoir qu’ils restent les principales cibles de Daech, qu’ils continueront à sentir l’odeur de la mort pour avoir pris la tête de la croisade, avoir osé insulter notre Prophète, s’être vanté de combattre l’islam en France et frappé les musulmans en terre du califat avec leurs avions qui ne leur ont profité en rien dans les rues malodorantes de Paris. Cette attaque n’est que le début de la tempête. »

Voilà en quels termes Daech a revendiqué samedi 14 novembre les attentats commis en France la veille au soir. Un communiqué sans ambiguïtés sur la vision qu’ont les djihadistes de la France, et leur volonté de frapper à nouveau.

La longue guerre de la France contre le terrorisme

« Nous avons accumulé les adversaires, note Michel Goya, analyste et colonel de l’armée de terre à la retraite. Ces gens prospèrent depuis 2005 en Irak. Ils nous détestent, mais ils n’avaient pas bougé le petit doigt : nous ne les combattions pas. Et puis nous avons décidé de nous attaquer à Daech, à la demande des États-Unis. C’est nous qui avons ouvert les hostilités, il faut le dire. Il n’est pas illogique qu’ils essaient de nous frapper. »

Les opérations de guerre menées par les armées et les services de renseignements français ne sont pourtant pas nouvelles. Depuis les années 1980, pour ne parler que des conflits les plus récents, la France s’est engagée dans plusieurs pays pour combattre différents groupes islamistes armés. « On a toujours été ciblés, mais on ne l’a jamais été de manière aussi intensive, explique ainsi Abou Djaffar, blogueur et ancien des services de renseignements. Ils n’appréhendent pas notre politique étrangère de la même manière que nous. Pour eux, la libération du Sahel est une conquête coloniale, et les attaques à Paris répondent aux attaques en Syrie… Ce n’est pas objectif. Mais on ne parle pas le même langage. »

Dans les années 1990, l’opposition de Paris au Groupe islamique armé (GIA) algérien est déjà à l’origine de la campagne d’attentats dans le métro parisien. Si la France ne s’engage pas en Irak en 2003, sa présence en Afghanistan de 2001 à 2013 en fait une cible. C’est notamment cette opération qui poussera Mohamed Merah à cibler des militaires en 2012. Surtout, al-Qaida menace tôt la France en réponse à la loi sur le voile, perçue comme anti-islamique. Plus récemment et encore aujourd’hui, les forces françaises affrontent des groupes djihadistes liés à Daech et à al-Qaida un peu partout : Nigeria, Tchad, Cameroun, Niger, Mali, Libye, Syrie, Irak…

La France est donc prise pour cible parce qu’elle se bat. Mais aussi en raison de son histoire, dont le passage colonial reste ancré dans les mémoires chez certaines populations tentées par le djihad. La notion de laïcité est également perçue de manière très négative. « Tout cela, note Abou Djaffar, est encore amplifié par des facteurs aggravants : la multiplication des groupes djihadistes, la dislocation du Moyen-Orient, mais aussi les tensions sociales, politiques et religieuses dans notre pays. »

Le symbole et la cible

L’Hexagone est-il plus visé que d’autres ? « La France, la Belgique, l’Allemagne, le Royaume-Uni… c’est un peu le même combat », tempère un policier du contre-terrorisme. Même son de cloche côté renseignement militaire : « La France est aussi menacée que n’importe quel pays en lutte contre Daech. La Turquie aussi est souvent prise pour cible, car elle est à côté. Mais il faut avouer que la France est un peu pour eux le symbole du mal en Europe, du fait de son rapport aux droits de l’homme et à la laïcité. »

Cette spécificité, les militaires en sont particulièrement conscients, y compris lorsqu’ils sont en France. « Oui, nous sommes des cibles pour ces groupes, car nous entravons directement leur volonté sur leurs terrains prioritaires, au Sahel et au Levant », assume un militaire. « Les différentes interventions extérieures ne sont qu’un prétexte pour tous les fous de Daech, estime un autre. Nous sommes des cibles. Et je peux vous dire que c’est frustrant en tant que militaire étant fier de servir de ne plus pouvoir sortir de son unité en uniforme. »

Les valeurs démocratiques et humanistes de la France lui donnent une ampleur particulière face aux djihadistes. « L’armée française s’engage beaucoup. On aurait pu ne rien faire, estime Michel Goya à propos des opérations lancées en Afrique du Nord. Rester chez nous et laisser l’Afrique se débrouiller. » Les tricolores sont en effet sur tous les fronts, avec des forces spéciales très mobilisées et des spécialistes de haut niveau qui forment les armées des pays de la région pour qu’ils combattent eux-mêmes les terroristes. « Nous soutenons nos amis locaux, conclut l’ancien officier. Nous sommes la seule armée occidentale qui va jusqu’à s’engager au sol… Mais sans jamais nous donner les moyens d’obtenir des résultats vraiment stratégiques. »

ROMAIN MIELCAREK
CRÉÉ LE 16/11/2015

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