Les politiques et la religion : la grande inculture ?

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Les politiques connaissent-ils encore quelque chose au fait religieux ? Quand Marlène Schiappa évoque les « évangélistes » pour parler des « évangéliques », ou que le ministre en charge des cultes, Gérald Darmanin, décrit ces derniers comme « un problème très important » sous l’influence d’un « soft power de pays étrangers », dans l’hémicycle, d’autres comparent le voile des mariées catholiques avec le voile islamique (Eric Coquerel, en photo), ou soupçonnent la première communion d’être une violation des droits des enfants… Sur le sujet des religions, les prises de parole politiques sont souvent truffées d’erreurs.

Comme d’autres représentants des cultes, François Clavairoly, président de la Fédération protestante de France, regrettait dans nos pages, l’« inculture et (le) dépérissement d’une éducation théologique et spirituelle » chez les élus. La chose n’est pas nouvelle. « Sous le pontificat de Jean-Paul II, j’ai vu le délégué parlementaire envoyé à Rome par François Mitterrand prendre l’hostie et la mettre dans sa poche sans savoir quoi en faire ! » raconte Bernard Lecomte, ancien grand reporter à l’Express, spécialiste des questions religieuses. S’il n’est pas nouveau, ce manque de culture va croissant.

Député Modem, ancien professeur de lettres féru d’auteurs chrétiens comme Pascal, Bossuet ou Joseph de Maistre, Jean-Louis Bourlanges, 74 ans, se considère comme un membre d’un « monde évanoui »« Il y a une fracture générationnelle, corrobore la trentenaire Alice Le Moal, membre du bureau exécutif du Modem et élue des Hauts-de-Seine. Croyants ou non, les politiques de plus de 50 ans ont une base de culture religieuse, qui s’étiole les générations avançant ».

La religion, un « monde disparu »

Parallèlement, « l’information religieuse a disparu du paysage médiatique, constate Bernard Lecomte. Il y a peu, chaque grand journal avait son spécialiste des affaires religieuses. Celles-ci font maintenant partie d’un “corpus médiatique” imprécis et sans nuance, qui exclue toute culture spécialisée. Or les élus se nourrissent des médias, dans lesquels ils ne trouveront pas d’éléments solides sur la signification du port du voile, ou l’articulation entre la loi divine et les lois de la République. »

Progressivement, le sujet religieux est ainsi devenu l’apanage des seuls politiques croyants, contribuant encore à marginaliser le sujet. Il se trouve ainsi mieux maîtrisé « à droite et au centre de l’échiquier politique, où une part non négligeable des élus est chrétien », observe Pierre Bréchon, professeur émérite de sciences politiques à Sciences Po Grenoble et co-auteur de Indifférence religieuse ou athéisme militant ?.

Au Modem, mouvement chrétien démocrate, « le bureau exécutif a encore un cadre de références commun, témoigne Alice Le Moal. Il n’est pas rare que des extraits de la Bible, comme une parabole, soient mobilisés ». A gauche en revanche, « le courant des “chrétiens de gauche” des années 1970 a peu de successeurs » remarque Pierre Bréchon.

Les élus des collectivités échappent-ils davantage que les parlementaires à cette méconnaissance ? « Je ne vois pas pourquoi, répond le politiste. Les deux catégories sont, à mon sens, dépendantes du milieu dans lequel elles vivent. On peut penser qu’un élu local et un parlementaire bretons ont souvent plus de connaissances religieuses que les mêmes élus issus de zones très déchristianisées ».

Député d’une circonscription rurale alsacienne, Patrick Hetzel (LR) est élu d’un territoire particulier, où les cultes catholiques, protestants et israélites sont reconnus et financés par l’État. Sa culture religieuse est « d’abord familiale mais vient aussi de (ses) cours d’instruction religieuse à l’école ». Terre concordataire, l’Alsace, comme la Moselle, dispense en effet un enseignement religieux à l’école publique, ce qui est interdit dans les autres départements français.

Les politiques, reflets d’une société sécularisée

L’inculture religieuse des élus est d’abord celle de la société. « Car nous vivons le présent comme une « brèche entre passé et avenir », analyse Jean-Louis Bourlanges, citant Hannah Arendt et La crise de la culture. Dans cette brèche, coupés du passé et pas vraiment orientés vers l’avenir, nous ne sommes pas reliés. A cet égard, il est intéressant de constater que « religion » vient de religare en latin qui signifie relier ».

Indubitablement en effet, dans notre société sécularisée, « la culture pratique des Français sur la religion est très faible, détaille Philippe Gaudin, directeur de l’institut européen en sciences des religions. Elle n’est plus du tout celle de 1905, où tout le monde était plus ou moins catholique, avec une petite minorité juive, une petite minorité protestante et quelques libres penseurs plutôt en ville ! Tout le monde vivait dans un bain chrétien ! Aujourd’hui chacun a des représentations sur les religions, mais celles-ci viennent des médias, davantage que d’une véritable culture générale. »

Ainsi, à l’Assemblée, la religion appartient souvent à « un monde disparu », auquel on fait référence, et avec lequel on a des attaches… lointaines. « Il y avait une époque où il était de bon ton pour un élu d’avoir un grand-père paysan, aujourd’hui beaucoup se souviennent vaguement que leurs parents étaient baptisés !» témoigne Dominique Potier, député PS chrétien.

Pourtant, « beaucoup de députés sont marqués par le cadre intellectuel hérité du christianisme, et pourraient dire comme le philosophe Michaël Foessel : « je ne parviens pas à penser sans les catégories héritées du christianisme, sans que cela engage nécessairement la croyance en Dieu » ». Les éléments structurants de la pensée chrétienne persistent bien, mais déracinés de leur source, à l’image de ce député qui demandait récemment à Dominique Potier le contexte précis du jugement de Salomon.

Curiosité, méfiance, mépris, indifférence… ?

Cette méconnaissance n’empêche pas qu’« une grande majorité perçoit le vide qui sous-tend le combat politique et se trouve traversée par des questions spirituelles » témoigne encore le député. Là aussi, les élus n’échappent pas aux aspirations spirituelles qui traversent toujours la société.

« Mais une partie d’entre eux est coupée de ces aspirations, regrette Alice Le Moal. D’abord parce que certains considèrent la religion avec mépris, comme un élément arriéré et dépassé, sur les sujets bioéthiques notamment. D’autres défendent une vision faussée de la laïcité faisant de la religion le domaine exclusif de l’intime, hors du champ du débat public. »

Marquée notamment par la violence des guerres de religions, l’histoire de France aurait fait du sujet religieux un tabou. « Les politiques ont cru que la loi de 1905 apaiserait ces questions à jamais. La séparation, entre l’État et les religions, est devenue le mot magique. Ainsi qu’un prétexte pour ne pas travailler sur ce sujet complexe, analyse Philippe Gaudin. Aujourd’hui les politiques font l’autruche. En bref, ils s’imaginent qu’en continuant à se désintéresser des religions, ils feront revenir le monde dans lequel il n’était pas nécessaire de s’en occuper. »

Pourtant le fait religieux est bien présent dans les affaires du monde. « Il ne s’agit pas d’un retour du religieux, mais de sa recomposition, qui voit naître aux Etats-Unis une révolution conservatrice en lien avec les églises évangéliques ; en Russie un pouvoir en lien avec l’orthodoxie ; en Israël des partis religieux qui montent, un monde musulman qui se structure politiquement autour de la religion, rappelle Philippe Gaudin. Pour mener une géopolitique, connaître le prix du blé et des hydrocarbures ne suffit pas ! » 

Quant à la politique intérieure, « des personnes du monde entier arrivent en France, nous devons être capables de comprendre leur éventuelle appartenance religieuse, même dans les grandes largeurs, afin de ne pas les stigmatiser, avance Alice Le Moal. S’intéresser à la chose publique suppose d’être au service des citoyens, dans toutes leurs caractéristiques, et de pouvoir rejoindre ceux qui sont concernés par la religion, comprendre ce qui s’y joue ».

Plus profondément, comme l’a montré la polémique sur la limitation des messes à 30 personnes, « une partie de la classe politique ne comprend pas que la vie spirituelle peut être un besoin essentiel », regrette l’élue Modem.

Finalement la méconnaissance ou l’indifférence à l’égard du fait religieux relèverait d’une forme de déconnexion des politiques. « Ne pas être capable de déchiffrer le sens biblique d’un tableau a peu d’importance, relève Pierre Bréchon. Mais un homme politique se doit de connaître la vie réelle de son pays, sa profondeur historique comme ses enjeux religieux contemporains, renouvelés avec l’arrivée de l’islam, qui est très mal compris par les élus. » 

Dominique Potier va plus loin. « Quand l’esprit des grandes spiritualités et la connaissance du fait religieux s’effacent, il n’y a plus de barrages au retour de l’idolâtrie et de la confusion, d’où peuvent surgir des monstres comme le complotisme ou le post-humanisme. »       

Félicité de Maupeou 

Pour en savoir plus :

https://www.lavie.fr/actualite/societe/les-politiques-et-la-religion-la-grande-inculture-71396.php