Religions, interreligieux et développement : Semaines sociales de France

Voici l’intervention de Fadi Daou et de Samuel Grzybowski :

 

Et les onclusions pour la 90e session des Semaines sociales de France de Jérôme Vignon :

Chers amis,

Au nom des Semaines sociales de France et particulièrement de l’équipe de préparation de cette session à l’UNESCO, je voudrais d’abord vous remercier pour la réactivité dont vous avez fait preuve tout au long de ces trois journées. Nous avons souvent eu l’impression qu’entre vous et les intervenants, une véritable complicité s’était nouée comme si leurs propos, leurs méditations, leurs chants avaient touché en vous une forme d’harmonie.
L’apparition inédite de Marianne Sébastien sur notre scène en fut si j’ose dire un point d’orgue. C’est aussi le moment de rendre hommage aux membres de ce groupe de préparation animé par Elena Lasida et Christian Mellon, auxquels se sont joints Bénédicte Lamoureux (de la Délégation catholique pour la Coopération), Christophe Grannec (de l’Institut catholique de Paris), Marianne de Boisredon, Radia Bakouche (de Coexister), Hugues d’Hautefeuille, Marie Doubliez et Delphine Bellanger, Henri-Jérôme Gagey et Claire Sixt-Gateuille. Je veux ici rendre un hommage tout particulier à Henri-Jérôme Gagey auquel nous devons l’idée du fil théologique et qui l’a réalisé avec Claire.

Religions et cultures, ressources pour imaginer le monde : que retenir d’essentiel ?

Comme il arrive parfois lorsqu’on met en tension foi et société, le couple religions et monde sur lequel nous braquions notre projecteur est revenu en boomerang du monde vers les religions. Ce monde que nous entendions ré-imaginer nous est apparu dans une mutation intense et profonde. S’agissant de développement et d’environnement, on ne parle pas d’une crise, mais d’un bouleversement, d’un changement d’époque. Au fil des trois jours, notamment à l’écoute de Patrick Viveret, de Bernard Perret et ce matin encore de Yannick Jadot avec Mgr Monsengwo, nous en avons mesuré l’ampleur.

Ayant entendu ce que nous avons entendu, il ne nous est plus possible d’assister en spectateur. Nous sommes conviés à partager une forme d’angoisse caractéristique de notre époque. Elle résulte de la prise de conscience d’une responsabilité collective incontournable et de la difficulté à se résoudre à accomplir les arrachements nécessaires. Alors que les boussoles du changement climatique s’affolent, c’est le moment de redevenir « lecteurs des
signes des temps ». Car c’est seulement en s’immergeant dans le tourbillon du monde, en acceptant le dialogue avec tous ceux qui s’efforcent de concevoir une issue humaine à ces dangers que les religions et singulièrement la religion chrétienne peuvent porter leur fruit, se proposer comme ressource (cf. les propos d’HJ Gagey).

Nous avons, me semble-t-il, touché au cœur de cette ressource, lorsqu’avec Bernard Perret nous avons mieux compris le sens, pour notre époque, de l’espérance chrétienne. Elle s’exprime avons-nous dit comme une attitude prophétique qui conjugue la lucidité de la dénonciation des impasses, des abus d’appropriation, des exploitations insoutenables, et la confiance dans l’annonce de voies possibles, capable de faire advenir, face à l’inconnu de
l’avenir et aux défis inédits du présent, ce qui n’est encore qu’une promesse. Promesse à laquelle cependant nous nous abandonnons, confiants dans la richesse des coopérations auxquels tous les peuples et notamment les plus pauvres seraient amenés à s’associer. Cela se trouvait au cœur du beau témoignage de Charles Bertille qui m’a personnellement beaucoup touché par sa lucidité et sa simplicité.
Pas de parole qui dénonce sans une parole qui annonce.

En vérité c’est, alors que les dangers menacent, que les insuffisances de la gouvernance mondiale et même celle de l’Europe sont patentes et que nous peinons à organiser les réponses, c’est maintenant que l’espérance chrétienne prend toute sa valeur. C’est parce qu’elle conjugue au plus haut degré ces deux dimensions prophétiques de la dénonciation et de l’annonce que l’Encyclique Laudato Si’, vient à son heure, comme nous l’ont rappelé Monseigneur Monsengwo et Yannick Jadot. C’est aussi pour cela qu’elle est aussi susceptible de redonner le goût de l’avenir, ce goût indispensable pour retrouver comme l’a si bien exprimé Patrick Viveret, l’enthousiasme, la joie en nous de vivre.

Mais comment faire rentrer en dialogue l’espérance chrétienne et le goût de l’avenir qui habite chaque personne et chaque peuple ? Comment cette espérance peut-elle en effet devenir une ressource ? Notre session a exploré au moins trois grandes réponses à cette question.
La première se situe en conséquence directe de l’angle de vue que nous avions choisi pour cette session, celui des religions prises ensemble. La meilleure contribution que les religions puissent apporter face au besoin immense de développer un nouveau type de dialogue en vue de dégager un bien commun dans la diversité des cultures, c’est de mener jusqu’au bout cette sorte de conversation sans autre arrière-pensée que de se mieux connaître (cf. HJ Gagey). Quelle richesse n’avons-nous pas pressenti pour le vivre ensemble que ce « faire ensemble » des différents religions si fort présent dans l’expérience de Coexister ? Quelle paix, quelle joie n’avons-nous pas ressenti dans ce dialogue émouvant, presque fraternel né des questions de Luigino Bruni à Cheikh Bentounes et Philippe Cornu.
La seconde nous avait été rappelée par Claire Sixt-Gateuille dès le premier jour lorsqu’elle a caractérisé le regard chrétien comme celui qui se forme en se tenant près des pauvres et à leur écoute. Si tout se tient, la diminution des injustices, l’accès effectif de tous aux ressources essentiels pour une vie digne, sont une bonne nouvelle pour tous. Mais ce principe n’a de force que s’il trouve à s’appliquer dans une véritable proximité qui fait de l’expérience des pauvres une ressource de savoir. N’est-ce pas ce que la table ronde autour d’Elena Lasida nous a encore rappelé ?

Aussi grands que soient les défis, aussi modeste que soit notre contribution au mouvement collectif, l’espérance chrétienne ne trouvera enfin son chemin que si elle nourrit notre conversion personnelle. Il ne s’agit pas ici d’effet Colibri, ou de multiplication des pains, mais peut-être plus encore de ce passage par l’intériorité d’une conversion personnelle. Le croyant est appelé à devenir lui-même une ressource pour la société, ce qui implique qu’il
opère en lui-même un retournement et demande pour lui-même un pardon qui l’ouvre à une vie neuve. Les gestes que nous vous avons proposés, celui de l’accueil d’une personne inconnue, ceux de la célébration œcuménique avaient cette signification. De la même façon, les Semaines sociales ne manqueront pas de vous associer aux gestes de solidarité que la plateforme des Eglises pour la COP 21 va organiser d’ici décembre prochain.

Avec mes pauvres mots d’intellectuels, j’ai bien conscience d’avoir laissé filer dans mon filtre trop rationnel ce qui fut aussi, tout au long de cette session la manifestation évidente d’une ressource des religions, je veux dire leur aptitude à parler à la fois à l’esprit, à l’âme et au corps. Ce qu’Henri-Jérôme Gagey désignait comme leur corde esthétique et affective. Au moins voudrais-je au final nous rappeler ces papillons qui dansaient dans le ventre d’une jeune fille guarani au chant d’un violon de bidonville ; ce fou noir au pays des blancs qui nous a appris à éteindre les disputes sans raison ; ce Français qui savait chanter le tibétain de sa voix grave et mélodieuse. Autant de perles rares, de souvenirs que je garderai précieusement de cette session qui sera aussi la dernière que j’aurai eu l’honneur de présider puisque mon mandat, après neuf années, s’achève en mai 2016.

C’est aussi le moment je crois d’annoncer que le conseil des Semaines sociales, dans sa sagesse et pour permettre à mon successeur de se préparer, de ne pas débarquer dans un train déjà lancé à toute allure, a pressenti pour devenir présidente à cette échéance Dominique Quinio, bien connue de beaucoup d’entre vous en tant qu’ancienne directrice du quotidien la Croix. Ainsi Dominique Quinio aura-t-elle le temps de se préparer comme membre associée de notre conseil, pour se présenter au suffrage de notre AG en 2016, en pleine connaissance de nos projets et de son projet pour les Semaines sociales de France.

Le premier de ces projets est celui de la session 2016, dont je vous prie d’ores et déjà de retenir les dates, celles des samedi 19 et dimanche 20 novembre. Une session sur deux jours qui sera précédée de pré-sessions conduites par les antennes en régions, et qui sera consacrée au thème de l’Education comme un bien commun au-delà de l’Ecole : deux jours, l’éducation, deux bonnes raisons de tenter de rajeunir avec votre aide notre public. Si cette session vous a plu vous pouvez nous aider de deux manières : en répondant à la demande de don que nous vous adresserons bientôt car cette session fut relativement onéreuse. Et en encourageant vos propres enfants à venir l’an prochain.

Jérôme Vignon
Président des Semaines sociales de France

Pour en savoir plus : https://www.facebook.com/acoexister

Comme l’uranium, le vivre-ensemble doit être enrichi

À l’initiative de la Fondation Adyan, un congrès international sur l’éducation à la citoyenneté inclusive de la diversité vient de se tenir à Beyrouth.

IDENTITÉ
À l’heure des replis identitaires et de la résurgence des systèmes totalitaires sous une forme religieuse, l’élaboration d’une nouvelle éducation à la citoyenneté apparaît indispensable et la Fondation Adyan, sous la conduite de Fadi Daou et de Nayla Tabbara, a pris depuis un certain nombre d’années l’engagement d’y contribuer.

À son initiative, un symposium international vient de se tenir à Beyrouth sur le thème de « l’éducation à la citoyenneté inclusive de la diversité (religieuse et culturelle) pour un vivre-ensemble pacifique ». L’événement était placé sous le patronage du ministre de l’Éducation nationale et a bénéficié de l’appui du gouvernement britannique. Il s’est tenu en présence d’une trentaine de participants, dont le secrétaire général adjoint de la Ligue arabe, Badreddine Alali. La conférence inaugurale du congrès a été prononcée par l’ancien ministre Tarek Mitri, directeur de l’Institut des sciences politiques et affaires internationales Issam Farès de l’AUB.

Repenser l’éducation civique

Il s’agit de repenser notre éducation civique, explique en substance Nayla Tabbara (43 ans), docteur en sciences des religions de l’École pratique des hautes études (EPHE-Paris). Une éducation à la citoyenneté inclusive de la diversité, et développant une approche critique de l’extrémisme, s’impose désormais non seulement au Liban, mais partout dans le monde. La Fondation Adyan y travaille depuis des années, en coordination avec le Centre de recherche et de développement pédagogiques (CRDP) et le ministère de l’Éducation nationale. En outre, un institut vient d’être lancé par la Fondation, pour le développement de programmes de formation, Le nouvel institut se propose comme référence dans le monde arabe concernant l’éducation à la citoyenneté interculturelle, les religions et la chose publique, et enfin les relations interreligieuses et interculturelles.

 

ENQUÊTES
Pour bien cibler son approche, la Fondation Adyan a eu recours à des études de perception des professeurs et des élèves. Ces études ont été menées par l’agence Ipsos. Ces études ont déjà donné des fruits sous la forme d’une « charte nationale » pour l’éducation à la citoyenneté, et d’un nouveau manuel pour les classes de première sur le thème « Philosophie et civilisation », qui sera utilisé pour la première fois à la prochaine rentrée scolaire. Une formation adéquate est en cours pour un certain nombre de professeurs qui vont conduire cette expérience-pilote.
« Les concepts que nous développons ne seront pas seulement pour le Liban, précise Nayla Tabbara. Nous pressentons déjà que dans des pays comme l’Irak, la Palestine, la Tunisie ou Oman, ils feront la différence. »
« Même au Liban, cette approche pourrait être modulée en fonction des régions où se fait l’apprentissage. On n’apprend pas de la même façon à Beyrouth et au Akkar », nuance-t-elle.

Un monde pluriel
« Le monde entier devient un monde pluriel, explique encore Nayla Tabbara. Une citoyenneté inclusive de la diversité s’impose désormais aussi bien en Orient qu’en Occident. En Europe, l’approche est multiculturelle. Nous voulons et nous travaillons à ce qu’elle devienne interculturelle. Un dialogue ou une communication superficielle sont apparus insuffisants. Il faut aussi travailler sur les mémoires, les aspirations profondes. »
« Au Liban, notre culture est un peu comme celle de l’Europe. Il y a coexistence, mais pas véritable connaissance de l’autre. Dans certains domaines, le travail est entièrement à refaire. Nous avons grandi avec un livre d’éducation civique où la fierté que l’on peut tirer de l’identité libanaise était absente, perdue dans les programmes »
Du discours de Nayla Tabbara, on réalise que les programmes mis en circulation étaient inspirés d’une philosophie ou d’une idéologie de l’intégration nationale, du nivellement identitaire, de la suppression de la diversité, « alors même que ce qui fait le Liban, c’est la diversité. Une philosophie politique de la participation plutôt que de la tolérance ».
« En quelque sorte, conclut Nayla Tabbara, nous restituons le Liban à lui-même, avec une connaissance de sa spécificité et de sa précieuse valeur. » La Fondation Adyan réinvente le vivre-ensemble, mais enrichi, comme l’uranium.

 

Combien s’identifient comme Libanais ?

Pour reconnaître les besoins, la Fondation Adyan a eu recours à des enquêtes Ipsos. Qu’est-ce que la citoyenneté ? Quelle est la bonne citoyenneté libanaise ? Combien de Libanais se reconnaissent d’abord dans leur identité nationale ? D’où viennent nos connaissances des autres religions ? Toutes ces questions simples – aux réponses compliquées – ont été proposées à des professeurs, comme à des élèves et étudiants. Exemple : Combien, parmi les professeurs, s’identifient d’abord comme Libanais ? Réponses : 61 % parmi les chrétiens, 62 % parmi les sunnites et… 77 % parmi les chiites ! Le reste s’identifie d’abord par sa religion (21 % chez les chrétiens), ou par sa communauté religieuse spécifique (8 % chez les chrétiens). Éclairant.

Fady NOUN | OLJ

01/05/2015

Pour en savoir plus : http://www.lorientlejour.com/