Multiculturalisme américain ou assimilation à la française : le match des modèles

Barack Obama

FIGAROVOX/ENTRETIEN – Barack Obama a annoncé un plan visant à régulariser la situation de millions d’immigrés illégaux. Le décryptage de François Durpaire.


François Durpaire est historien des Etats-Unis. Il est également responsable de l’antenne de France Diversité Médias TV.


FigaroVox: Le président américain a annoncé un plan de régularisation de la situation de plusieurs millions d’immigrés illégaux. La presse américaine parle de 5 millions d’immigrés. Le sujet de l’immigration est-il aussi sensible aux Etats-Unis qu’en France?

François DURPAIRE: Si le sujet reste très sensible, le fond du débat diffère. Les Etats-Unis se vivent avant tout comme un pays d’immigration. Tous les Américains, y compris les opposants à la régularisation des migrants, partagent l’idée que l’immigration est une richesse pour la nation. Le Président Obama, ainsi, a particulièrement insisté sur ce point, rappelant qu’ils participent au développement économique du pays. Les Américains savent que dans leurs universités, considérées comme les meilleures du monde, un quart des professeurs est né à l’étranger ; ils savent que Windows est un produit certes imaginé par Microsoft, mais élaboré avant tout par des ingénieurs indiens. En d’autres termes, ils reconnaissent l’apport de l’immigration à leur pays.

Le débat, aux Etats-Unis, porte donc moins sur le fond du problème, sur l’acceptation ou non d’étrangers, mais plutôt sur les modalités d’accueil, sur l’ampleur de la vague migratoire. Les Etats-Unis s’assument comme une terre d’immigration, et ce constat n’est nullement remis en cause. Par exemple, la grande loi de 1921 sur l’immigration ne cherchait pas à l’interdire, mais plutôt à la contrôler, en instaurant des quotas par nationalité.

Les Etats-Unis étant un pays entièrement construit sur l’immigration, leur approche de la question est-elle différente? En quoi?

En France, comme aux Etats-Unis, de nombreuses voix s’élèvent pour dire que l’immigration est en soi une chance, à partir du moment où elle reste contrôlée, légale. Toutefois, une remise en cause de l’immigration est apparue en France ces dernières années, poussée par l’extrême-droite.

L’approche américaine est plus pragmatique, au contraire de la nôtre, plus humaniste: la question fondamentale, aux Etats-Unis est celle de l’apport de l’immigration. Qu’est-ce qui est le mieux pour le pays? C’est ainsi qu’un élu de la mairie de New York a pu dire, en parlant de l’immigration illégale, que «ce qui est bon pour les sans-papier est bon pour la ville de New York»: la régularisation permet en effet à l’Etat de collecter davantage de taxes et d’impôts, grâce à l’arrivée de ces nouveaux citoyens. La droite française, réunie autour de Nicolas Sarkozy, a voulu s’inspirer de cette vision. Cependant, il lui manquait un élément essentiel: là où les Américains voient fondamentalement l’immigration comme une richesse, une chance, la France la regarde d’un œil plus réservé. Il manquait donc au gouvernement cette vision positive du phénomène migratoire.

Enfin, les Etats-Unis partagent avec leurs voisins mexicains du sud une frontière immédiate, terrestre, là où la Méditerranée fonctionne comme une barrière naturelle entre l’Europe et les pays du Sud. Les problématiques diffèrent donc d’un point de vue géographique et juridique, les Etats-Unis étant uni au Mexique par l’ALENA.

Le patriotisme américain, parfois moqué, est-il un puissant facteur d’unité?

Tout à fait. On voit ici ce qui peut sembler, vu de France, comme un paradoxe: l’Amérique est un pays multiculturel, où coexistent des populations d’origines variées ; toutefois, la mise en avant de cette diversité va de pair avec une puissante dynamique d’assimilation. En d’autres termes, c’est dans la diversité que se forge l’unité américaine, comme le rappelle la devise du pays, E pluribus unum. La diversité culturelle de la nation se met au service de l’unité américaine.

Le fameux «melting pot» américain ne souffre-t-il pas malgré tout aussi de certaines contradictions? Qu’en est-il de la guerre culturelle qui divise les Etats-Unis entre blancs pauvres et minorités ethniques?

On peut d’abord rappeler l’évolution du modèle d’assimilation à l’américaine, pour comprendre la réalité actuelle.

Dans un premier temps, on parle de «melting pot», où la diversité fusionne dans un creuset unique. Il s’agit du modèle originel, largement théorique.

Dans les années 1960, ce modèle révèle ses limites et finit par exploser. Les noirs américains, notamment, sont encore mis à l’écart, ne peuvent entrer dans les mêmes écoles, transports ou loisirs que les blancs. On passe alors au «salad bowl», autrement dit la cohabitation d’éléments différents, et la mise en avant de la diversité. Ce modèle est basé sur un multiculturalisme célébré.

Enfin, nous sommes entrés depuis peu dans une troisième phase que certains appellent le «new melting pot». Celui-ci passe par un retour à l’idée de brassage et de fusion de tous les éléments différents dans l’unité du pays. Ce modèle est la conséquence directe de deux évolutions. D’une part, l’explosion de la mixité, du métissage, jusqu’ici occulté par la société: je rappelle que les mariages entre noirs et blancs étaient interdits dans certains Etats du sud jusqu’en 1968! D’autre part, la forte vague migratoire hispanique, minorité qui s’intercale entre blancs et noirs. Une majorité d’hispaniques se marie aujourd’hui avec des non-hispaniques, et les familles, les cultures, sont de plus en plus mélangées. Cette diversité réelle, et non plus théorique, a causé l’apparition de ce troisième modèle, que certains qualifient de «mestizo melting pot».

Par conséquent, votre question me paraît caricaturale. Les problématiques sociales et ethniques sont bien plus complexes qu’une simple opposition entre ouvriers blancs d’une part, et minorités ethniques d’autre part. Comme on l’a vu, un brassage très important a vu le jour, notamment au sein de la classe moyenne américaine, et rend invalide votre distinction. Toutes les universités américaines mènent aujourd’hui des recherches poussées sur ces points, sur les rapports complexes entre classe sociale et groupe racial. Votre distinction ne rend donc pas assez compte des réalités complexes du terrain: ainsi, Ted Cruz, d’origine hispanique, est aujourd’hui l’un des principaux opposants républicains à Barack Obama, vent debout contre la régularisation d’immigrés illégaux également hispaniques…

La France est aujourd’hui minée par une grave crise de l’intégration, comme en témoigne le phénomène de djihadistes français. Celui-ci est-il envisageable aux Etats-Unis?

Ce genre de phénomènes arrive bien évidemment aux Etats-Unis comme au Canada. On l’a vu lors de la fusillade à Ottawa, ou encore pendant les attentats de Boston. Des ressortissants américains sont actuellement au Moyen-Orient pour faire le djihad, comme en Europe. Nos sociétés, pourtant basées sur des modèles différents, et une vision plus ou moins positive du multiculturalisme, sont donc aujourd’hui confrontées aux mêmes défis.

Pour autant, la situation diffère entre la France et les Etats-Unis, à partir du moment où l’on considère l’ensemble des jeunes, plutôt que ceux qui partent faire le djihad. En Amérique du nord, plus qu’en France, un jeune dont les parents sont étrangers puis naturalisés se dira volontiers américain, tandis qu’un Français dans la même situation se considèrera davantage sénégalais, algérien ou chinois. Ce phénomène se voit dans les enquêtes d’opinion, et les sociologues l’analysent en disant que la nationalité déclarée diffère de la nationalité ressentie. Cette différence s’explique par la force d’assimilation américaine, ainsi que par le rôle de l’école américaine dans ce processus: on y apprend la citoyenneté, le rôle du drapeau, et l’appartenance à la nation.

La pensée française reste, à mon sens, largement plongée dans une fausse dichotomie caricaturale entre le modèle républicain qui nierait les différences, et le modèle américain qui les célèbrerait. L’opposition est, dans les faits, bien moins caricaturale: par exemple, le best-seller de la IIIème République était Le Tour de la France par deux enfants, livre mettant en avant la diversité de notre territoire, précisément pour promouvoir l’unité du pays. Les deux pays inventent en fonction des périodes historiques des manières différentes de faire vivre la dialectique diversité-unité.

Paradoxalement, la crise identitaire en France n’est-elle pas la conséquence de l’importation du modèle multiculturaliste américain?

On pourrait dire l’inverse: n’est-ce pas justement le refus d’intégrer la diversité des héritages qui ont forgé notre nation qui ont exclu de notre récit commun certains de nos enfants? Un élève américain de 2014 apprend à coder, mais il apprend aussi ce que c’est que d’être américain. Et il n’apprend pas la même chose que son semblable de 1964. L’héritage amérindien ou noir, par exemple, est désormais présent dans les manuels scolaires. Qu’en est-il en France? Les enfants français ont-ils le sentiment de partager des valeurs, des ancêtres, une histoire en commun? Apprend-t-on la Marseillaise à l’école, et avec elle la compréhension de ce qui a forgé notre vivre ensemble?

La réponse à ces questions est à mon sens essentielle pour construire une assimilation à la française réussie. C’est plus complexe que la simple opposition «multiculturalisme américain/républicanisme français»… A l’époque des vagues d’immigration polonaises ou italiennes, l’école assumait une vocation de socialisation ; qu’en est-il aujourd’hui?

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