La grande crispation religieuse

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Depuis la mise en cause de l’islam radical qui a suivi l’attentat contre Charlie Hebdo et la prise d’otages à l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes, une réflexion très critique se développe en France sur le «retour» du religieux et une montée des intégrismes qui n’épargne aucune confession ni communauté.

Qu’a dit exactement André Malraux sur le retour du religieux au XXIe siècle? Dès l’année 1955, il avait déclaré, dans une interview restée célèbre: «Le problème capital de la fin de siècle sera le problème religieux.» Plus tard, invité à préciser son propos, il a ajouté:

«On m’a fait dire que le XXIe siècle sera religieux. Je n’ai jamais dit cela bien entendu, car je n’en sais rien. Ce que je dis est plus incertain, mais je n’exclus pas la possibilité d’un événement spirituel à l’échelle planétaire.»

André Malraux n’avait pas tort. En trente ans, une formidable mutation de la scène religieuse est survenue en France et dans le monde. Dans les années 1960-1970, les prophètes d’un monde sans Dieu avaient pignon sur rue. Depuis Marx, Nietzsche, Freud, les«maîtres du soupçon», Dieu était mort et enterré. Sans fleurs, ni couronnes. Ces nouveaux philosophes et politologues affirmaient que le monde était entré dans une ère post-religieuse. Ils croyaient dur comme fer au «désenchantement» de la société moderne (Marcel Gauchet), à la mort de la religion, à la laïcisation des mœurs, des idées, de la politique. Ils écrivaient que le progrès de la raison scientifique et technique conduisait inéluctablement à une «sortie» de la religion.

Et comment aurait-on pu, à l’époque, leur donner tort ? Tout convergeait : l’urbanisation et la fin de la «civilisation paroissiale» symbolisée par le clocher de village; le déclin des Eglises historiques; l’assimilation d’un judaïsme en diaspora; la domination, dans les pays musulmans, d’un nationalisme laïque, arabe ou turc; l’envahissement, dans les pays riches, de modèles de consommation matérielle; la transformation du statut de la femme ; l’émergence d’une civilisation de loisirs; l’omniprésence de médias qui façonnent les esprits! Le monde n’avait plus besoin de religion.

La revanche de Dieu

Mais les mêmes qui avaient observé cette montée massive de l’individualisme, de la sécularisation, de l’indifférence religieuse, confessaient, quelques décennies plus tard, qu’une «revanche de Dieu» était à l’œuvre. Que Dieu avait été simplement «refoulé» et ne demandait qu’à ressusciter. En 1968, le sociologue américain Harvey Cox écrivait un maître-ouvrage intitulé La Cité séculière, qui exprimait cette fatalité de la disparition de la religion. Trente ans après, le même chercheur publiait un autre livre intitulé Le retour de Dieu, analysant le succès des groupes évangéliques et pentecôtistes aux Etats-Unis, dans les mégapoles d’Amérique latine, d’Asie et d’Afrique.

De même, en 1992, l’islamologue Gilles Kepel, dans La revanche de Dieu, démontrait, avec brio, l’extraordinaire concomitance, à partir de la fin des années 1970, des phénomènes religieux identitaires: dans le judaïsme, avec l’ascension de courants orthodoxes et de partis religieux en Israël; dans l’islam, avec le succès de la révolution iranienne en 1979 et la percée de groupes islamistes en Egypte ou en Algérie; dans le christianisme, avec l’affirmation de courants évangéliques protestants et la «nouvelle évangélisation» militante prônée par un pape comme Jean-Paul II.

Tout ce qui s’est passé depuis, sur la scène française (pour s’en tenir à elle), confirme cette intuition. La communauté juive d’abord, qui fut longtemps à majorité ashkénaze, très assimilée, jouit d’un renouveau et d’une forte visibilité. Elle compte environ 150 synagogues, contre une trentaine dans les années soixante; près de deux cents écoles juives sous contrat contre 45 il y a quarante ans. Les radios communautaires connaissent une audience croissante et on ne compte plus les «retours» à la cacherout, au shabbat, à l’étude juive dans les cours de Talmud-Torah. Ou les «montées» en Israël (aliyah), pour des raisons de sécurité comme on l’a écrit, mais aussi pour des raisons religieuses. Cette néo-orthodoxie juive est dûe au retour et à la prépondérance des juifs séfarades d’Afrique du Nord, dont la foi est plus démonstrative, mais aussi aux menaces qui pèsent sur Israël et à la remontée des actes antisémites

En trente ans aussi, les Eglises chrétiennes ont changé. Elles se montrent plus visibles sur la scène publique, interviennent dans les débats sociaux ou éthiques (pas seulement contre le «mariage pour tous»). Minoritaires et décomplexés, les chrétiens affirment davantage leur foi. Chez les protestants, la branche évangélique, plus militante et démonstrative, est devenue majoritaire. Elle a dépassé –en chiffres et en influence– ce vieux protestantisme luthérien et réformé qui fut longtemps le noyau dur du protestantisme français, mais qui est aujourd’hui en perte de vitesse (comme en Allemagne, dans les pays scandinaves ou ceux de l’Est).

Un islam sédentarisé

Mais c’est surtout dans la population musulmane que la mutation a été la plus radicale. Dans les années 1970, on donnait le chiffre d’un million de musulmans en France. Aujourd’hui, ils seraient 5 millions, mais personne n’en sait rien. Comment définir qui est «musulman»? L’islam des premières générations d’immigrés était vécu comme un «islam d’exilés», venus travailler en France mais ne rêvant que de rentrer au pays pour y retrouver la terre et la religion de leurs «pères». Un jour, un vieux fidèle musulman m‘a dit: «Pour moi, l’islam, c’est comme le bateau qui me conduit de Marseille à Tanger»!

Le grand tournant, c’est la sédentarisation de la population musulmane à partir des années 1970 et des mesures de regroupement familial. On a alors pris conscience que les travailleurs temporaires, qui venaient du Maroc ou d’Algérie, non seulement resteraient en France, mais y feraient des enfants. Si la génération des pères «exilés» n’avait plus qu’un rapport lointain avec la religion, les enfants nés en France veulent retrouver la religion, devenue un facteur identitaire pour une génération culturellement déchirée. Déçus par les tentatives de récupération politique (les «marches de beurs»), ils vont même surinvestir dans la religion : voile, prières, ramadan et même pèlerinage à la Mecque. Une attitude qui s’est aussi imposée comme une compensation aux échecs de l’intégration (scolarisation, chomage, insécurité).

Aujourd’hui en France, c’en est donc fini de l’islam vécu comme un déchirement et un exil. L’islam sédentarisé se vit, s’exprime, se transmet sur tout le territoire. Des besoins religieux et communautaires se font plus pressants. Plus ou moins adroitement, les gouvernements, de droite comme de gauche, se sont vus dans l’obligation, malgré le contexte laïque, de traiter de questions délicates comme la construction de lieux de culte, le voile à l’école, la burqa, la formation des imams. Les polémiques sont fréquentes, liées en grande partie à l’incapacité de cette communauté à dégager une élite capable de prendre en charge et guider cette réaffirmation islamique.

Un religieux pathologique ?

Toutes ces formes de renouveau religieux ont en commun d’être en réaction face à la «modernité», à l’affaissement des systèmes de transmission (école), à l’urbanisation massive, à la désaffection du politique, au déficit de repères moraux. Mais certaines sont pathologiques, offensives, agressives. Elles favorisent le repli sur des communautés fermées, provoquent des dérives sectaires et violentes qui suscitent les réactions de peur et de rejet auxquelles nous assistons aujourd’hui.

Dans l’islam, c’est la montée du salafisme qui est le phénomène le plus spectaculaire. Le salafisme s’inscrit dans la lignée des théologiens rigoristes de l’islam wahhabite, dogme officiel en Arabie saoudite. Il se prétend l’islam véritable, celui des origines. Le terme salaf désigne les «pieux prédécesseurs», compagnons de Mahomet, sur lesquels les adeptes doivent calquer leur conduite. Leurs habitudes vestimentaires –les femmes en burqa et gants noirs (comme les épouses du prophète), les hommes en kamis (longue chemise qui tombe sur des pantalons courts)– renvoient l’image anachronique d’une époque idéalisée. Pour eux, la séparation des sexes est obsessionnelle et ils refusent toute mixité.

Issus de l’imigration ou convertis à l’islam, les salafistes sont des jeunes exclus et déclassés. Ce qui les attire, c’est le discours de rupture avec la société occidentale. Porter la burqa –interdite dans l’espace public depuis une loi de 2011– est une manière de rejeter une autorité familiale jugée trop intégrée ou permissive. Sans doute sont-ils très minoritaires (autour de 15.000 selon le ministère de l’Intérieur), mais les salafistes recrutent dans les quartiers populaires. Matrice des dérives djihadistes, ils fonctionnent comme une secte: rupture avec l’environnement, manipulation mentale, conception d’un monde malfaisant et corrompu.

Le protestantisme aussi est traversé par des mouvements qui frôlent l’intégrisme. Les évangéliques (à distinguer des évangélistes, qui sont les rédacteurs des Evangiles) ne doivent bien sûr pas être comparés aux salafistes, mais ils ont en commun une volonté de retour radical aux origines de leur religion et un désir de renaître –on les appelle born again,nés de nouveau, convertis– dans un monde plus pur.

En France, on compte un million de protestants et on estime à 400.000 le nombre des évangéliques, pour qui la «conversion» est l’acte majeur de leur vie et la lecture de la Bible l’un de leurs gestes les plus quotidiens. Ils sont regroupés dans des Eglises reconnues, mais aussi dans des réseaux indépendants nés de courants d’immigration d’Afrique ou d’Asie. Les évangéliques chinois sont aujourd’hui plus nombreux à Paris que les protestants traditionnels! Leur succès tient à l’accueil offert à ces déracinés dans les réunions de prière, d’évangélisation, de formation biblique, au charisme du «pasteur» autoproclamé, à la fois animateur, prédicateur, exorciste, thérapeute, et à des liturgies chaleureuses, sans commune mesure avec l’austérité des célébrations catholiques ou protestantes traditionnelles.

La lecture de la Bible chez les évangéliques est fondamentaliste et leur vision de la société fondée sur des valeurs familiales et sexuelles rigoristes. Binaire, cette vision comprend, d’un côté, les purs ou les forces du Bien et, de l’autre, les corrompus ou les forces du Mal.  En matière de mœurs, les évangéliques rejoignent souvent les positions du magistère catholique sur les questions de société: rejet du mariage homosexuel, de l’avortement, de l’euthanasie, de la sexualité hors mariage, de l’homoparentalité.

Les catholiques «identitaires» aussi sont de plus en plus visibles. Ils sont descendus dans la rue pour la défense du mariage traditionnel, sont très inquiets de la «dégradation» des valeurs familiales, de l’intrusion supposée de la «théorie du genre» à l’école, de l’ouverture du droit à la PMA et à la GPA, de la prochaine loi sur la fin de vie, de la «banalisation» de l’avortement. Ils se disent en outre victimes d’une sorte de « christianophobie » sur les scènes de théâtre (l’affaire Golgotha Picnic), de profanations d’églises, de restrictions à la laïcité (le retrait des crèches de Noël).

Quant aux «intégristes» catholiques purs et durs, ils rêvent d’un retour à un ordre ancien, rompu selon eux par le concile Vatican II des années 1960 et les papes qui l’ont suivi. Ils n’ont jamais accepté les nouvelles règles de l’Eglise: la liberté religieuse, c’est-à-dire le droit pour chaque homme de croire à la religion de son choix; l’œcuménisme avec les non-catholiques (protestants, orthodoxes, anglicans, etc); le dialogue avec les juifs, les musulmans ou les bouddhistes. Nostalgiques d’un ordre social, politique et religieux révolu, ils militent encore pour la restauration de l’Eglise d’autrefois, qui régentait les mœurs et les consciences. Avant sa démission, le pape Benoît XVI avait tenté de les réintégrer, mais, malgré d’importantes concessions (levée des excommunications, nouvelles facilités pour la messe en latin), il a échoué devant leur entêtement.

Des patrimoines de valeurs

Il ne faut pas confondre toutes ces formes de radicalisme religieux. Il n’y a pas grand chose de commun – sauf parfois la violence verbale – entre les salafistes qui défendent la burqa, la charia et la guerre sainte, et les intégristes catholiques amateurs de soutane et de messes en latin. Il faut donc se garder de tout mélanger.

Mais les religions sont devenues des facteurs de réaffirmation des identités, menacées par la modernité et la mondialisation, et elles subissent aujourd’hui, en raison de dérives sectaires et violentes qu’elles ne contrôlent plus, un véritable rejet de l’opinion, qui culmine en France après les attentats contre Charlie Hebdo et le magasin Hyper Cacher de la porte de Vincennes.

Faut-il tomber dans ce religieux-bashing ? On ne peut oublier que ces religions, y compris l’islam, sont des réservoirs d’expérience et des patrimoines considérables de valeurs, de cultures, de racines et de traditions. Elles répondent au besoin de tout homme de s’inscrire dans des lignées. Elles sont des instances de sens et de normes et, à ce titre, elles sont légitimes pour faire des propositions sur l’éducation, la bioéthique, la famille, la fin de vie. Elles sont présentes sur les terrains de la solidarité avec les exclus, les Roms, les sans-papiers et les prisonniers. Présentes aussi dans les quartiers difficiles pour favoriser une «paix sociale» à laquelle aspirent les élus qui suscitent des groupes de dialogue religieux à Lyon ou à Marseille. Mais les religions ne pourront retrouver le respect et rejouer leur rôle qu’en évacuant leurs intégrismes, en respectant les règles de la laïcité et en favorisant toutes les formes de dialogue avec la société.

La place croissante de l’islam en banlieue

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Voilà un constat qui va déranger. Dans les tours de Clichy-sous-Bois et de Montfermeil (Seine-Saint-Denis), les deux villes emblématiques de la crise des banlieues depuis les émeutes de l’automne 2005, la République, ce principe collectif censé organiser la vie sociale, est un concept lointain. Ce qui « fait société » ? L’islam d’abord. Un islam du quotidien, familial, banal le plus souvent, qui fournit repères collectifs, morale individuelle, lien social, là où la République a multiplié les promesses sans les tenir.

La croyance religieuse plus structurante que la croyance républicaine, donc. Vingt-cinq ans après avoir publié une enquête référence sur la naissance de l’islam en France – intitulée Les Banlieues de l’islam (Seuil) -, le politologue Gilles Kepel, accompagné de cinq chercheurs, est retourné dans les cités populaires de Seine-Saint-Denis pour comprendre la crise des quartiers.

Six ans après les émeutes causées par la mort de deux adolescents, en octobre 2005, son équipe a partagé le thé dans les appartements des deux villes, accompagné les mères de famille à la sortie des écoles, rencontré les chefs d’entreprise, les enseignants, les élus, pour raconter le destin de cette « Banlieue de la République » – c’est le titre de l’enquête, complexe et passionnante, publiée par l’Institut Montaigne.

Le sentiment de mise à l’écart a favorisé une « intensification » des pratiques religieuses, constate Gilles Kepel. Les indices en sont multiples. Une fréquentation des mosquées beaucoup plus régulière – les deux villes (60 000 habitants au total) comptent une dizaine de mosquées, aux profils extrêmement variés, pouvant accueillir jusqu’à 12 000 fidèles. Une pratique du ramadan presque systématique pour les hommes. Une conception extensible du halal, enfin, qui instaure une frontière morale entre ce qui est interdit et ce qui est autorisé, ligne de fracture valable pour les choix les plus intimes jusqu’à la vie sociale.

Les chercheurs prennent l’exemple des cantines scolaires, très peu fréquentées à Clichy en particulier. Un problème de coût évidemment pour les familles les plus pauvres. Mais la raison fondamentale tient au respect du halal. Les premières générations d’immigrés y avaient inscrit leurs enfants, leur demandant simplement de ne pas manger de porc. Une partie de leurs enfants, devenus parents à leur tour, préfère éviter les cantines pour leur propre descendance parce que celles-ci ne proposent pas de halal. Un facteur d’éloignement préoccupant pour Gilles Kepel : « Apprendre à manger, ensemble, à la table de l’école est l’un des modes d’apprentissage de la convivialité future à la table de la République. »

Car le mouvement de « réislamisation culturelle » de la fin des années 1990 a été particulièrement marqué à Clichy et à Montfermeil. Sur les ruines causées par les trafics de drogue dure, dans un contexte d’effondrement du communisme municipal, face à la multiplication des incivilités et des violences, les missionnaires du Tabligh (le plus important mouvement piétiste de l’islam), en particulier, ont contribué à redonner un cadre collectif. Et participé à la lutte contre l’héroïne, dans les années 1990, là où la police avait échoué. Ce combat contre les drogues dures – remplacées en partie par les trafics de cannabis – a offert une « légitimité sociale, spirituelle et rédemptrice » à l’islam – même si la victoire contre l’héroïne est, en réalité, largement venue des politiques sanitaires.

L’islam a aussi et surtout fourni une « compensation » au sentiment d’indignité sociale, politique et économique. C’est la thèse centrale de Gilles Kepel, convaincu que cette « piété exacerbée » est un symptôme de la crise des banlieues, pas sa cause. Comme si l’islam s’était développé en l’absence de la République, plus qu’en opposition. Comme si les valeurs de l’islam avaient rempli le vide laissé par les valeurs républicaines.

Comment croire encore, en effet, en la République ? Plus qu’une recherche sur l’islam, l’étude de Gilles Kepel est une plongée dans les interstices et les failles des politiques publiques en direction des quartiers sensibles… Avec un bilan médiocre : le territoire souffre toujours d’une mise à l’écart durable, illustrée ces dernières semaines par l’épidémie de tuberculose, maladie d’un autre siècle, dans le quartier du Chêne-Pointu, à Clichy, ghetto de pauvres et d’immigrés face auquel les pouvoirs publics restent désarmés (Le Monde du 29 septembre). Illustrée depuis des années par un taux de chômage très élevé, un niveau de pauvreté sans équivalent en Ile-de-France et un échec scolaire massif.
Clichy-Montfermeil forme une société fragile, fragmentée, déstructurée. Où l’on compte des réussites individuelles parfois brillantes et des parcours de résilience exemplaires, mais où l’échec scolaire et l’orientation précoce vers l’enseignement professionnel sont la norme.

« Porteuse d’espoirs immenses,

l’école est pourtant aussi l’objet des ressentiments les plus profonds », constatent les chercheurs. Au point que « la figure la plus détestée par bon nombre de jeunes est celle de la conseillère d’orientation à la fin du collège – loin devant les policiers ».

Et pourtant, les pouvoirs publics n’ont pas ménagé leurs efforts. Des centaines de millions d’euros investis dans la rénovation urbaine pour détruire les tours les plus anciennes et reconstruire des quartiers entiers. Depuis deux ans, les grues ont poussé un peu partout et les chantiers se sont multipliés – invalidant les discours trop faciles sur l’abandon de l’Etat. Ici, une école reconstruite, là, un immeuble dégradé transformé en résidence. Un commissariat neuf, aussi, dont la construction a été plébiscitée par les habitants – parce qu’il incarnait l’espoir d’une politique de sécurité de proximité.
Le problème, montre Gilles Kepel, c’est que l’Etat bâtisseur ne suffit pas. Les tours ont été rasées pour certaines, rénovées pour d’autres, mais l’Etat social, lui, reste insuffisant. La politique de l’emploi, incohérente, ne permet pas de raccrocher les wagons de chômeurs. Les transports publics restent notoirement insuffisants et empêchent la jeunesse des deux villes de profiter de la dynamique économique du reste de la Seine-Saint-Denis. Plus délicat encore, la prise en charge des jeunes enfants n’est pas adaptée, en particulier pour les familles débarquant d’Afrique subsaharienne et élevés avec des modèles culturels très éloignés des pratiques occidentales.

Que faire alors ? Réorienter les politiques publiques vers l’éducation, la petite enfance, d’abord, pour donner à la jeunesse de quoi s’intégrer économiquement et socialement. Faire confiance, ensuite, aux élites locales de la diversité en leur permettant d’accéder aux responsabilités pour avoir, demain, des maires, des députés, des hauts fonctionnaires musulmans et républicains. Car, dans ce tableau sombre, le chercheur perçoit l’éveil d’une classe moyenne, de chefs d’entreprise, de jeunes diplômés, de militants associatifs, désireuse de peser dans la vie publique, soucieuse de concilier identité musulmane et appartenance républicaine.

Par Luc Bronner

Pour en savoir plus : http://www.fait-religieux.com