Des limites de notre diplomatie

Valls-arabie-saoudite

 

La situation se dégrade chaque jour un peu plus au Proche-Orient. La guerre au Yémen se fragmente et s’aggrave. L’intervention russe en Syrie expose la faiblesse des Occidentaux. L’attentat contre un rassemblement pacifique nous rappelle que la Turquie n’a en rien réglé ses problèmes d’identité. Recep Tayyip Erdogan, que l’on nous présentait il y a une dizaine d’années comme la quintessence d’un « islamisme modéré », quasiment démocrate-chrétien, est en pleine dérive autoritaire, identitaire et mégalomane. Ajoutons, comme si la mesure manquait, ce que l’on appelle déjà nouvelle Intifada palestinienne ou terrorisme au couteau. Malheur partout, espoir nulle part. Bien malin qui peut dire quand et comment la région sortira de cette spirale suicidaire.

C’est dans ce contexte terriblement dégradé qu’a eu lieu la tournée diplomatique de Manuel Valls. Elle a conduit notre Premier ministre à multiplier les signes d’amitié et les opérations de business avec le nouveau dictateur égyptien al-Sissi et avec le régime saoudien. Ne soyons pas naïfs. L’état de notre économie et l’état du monde imposent un certain réalisme. Dans cette région, nul ne saurait garder longtemps les mains propres. Ou alors il faudrait se retirer complètement du jeu. La France ne peut se le permettre. Le Proche-Orient n’est pas seulement l’Orient, il est aussi proche. La crise migratoire nous le rappelle chaque jour.

Des questions se posent pourtant. Faut-il vraiment vendre du nucléaire à ces grands producteurs de pétrole ? Doit-on leur livrer un laboratoire biologique de haute sécurité, selon le projet de l’Institut Pasteur ? Demain, aux mains de qui ces jouets tomberont-ils ? Que pensons-nous de cette petite « bousculade » à La Mecque qui a fait selon le dernier bilan plus de 1 600 morts, amenant un haut dirigeant du pays à déclarer que, décidément, les pèlerins ne sont pas très disciplinés ? Que disons-nous à propos de ce blogueur toujours condamné à la flagellation, Raif Badawi ? Du très jeune chiite Ali al-Nimr, qui doit être pendu et crucifié pour avoir manifesté contre le régime ? De cette femme de ménage indienne à qui son patron a coupé la main alors qu’elle tentait de fuir son esclavage ? De la nomination d’un Saoudien à la tête d’une instance importante des droits de l’homme à l’Onu ?

Les relations entre les États n’échappent pas à une certaine hypocrisie et sont régies par l’empire de la nécessité. Mais la diplomatie de François Hollande manque de cohérence. Notre président a voulu aborder les crises auxquelles il a été confronté sous un angle (affiché comme) moral. Souvenons-nous de l’époque où il voulait « punir » Assad en lâchant sur lui quelques missiles (aujourd’hui destinés à ses adversaires de Daech). Souvenons-nous de son refus, justifiable, de livrer les Mistral à la Russie. Et voilà que ses ministres n’en finissent pas de trinquer avec un des régimes les moins recommandables du monde. Les Mistral refusés à la flotte de Poutine sont expédiés chez le charmant maréchal al-Sissi. Celui-ci n’a même pas les moyens de payer. Ce sont les Saoudiens qui le feront. Cela ne réglera en rien la question principale, toujours irrésolue : comment réduire Daech sans transiger avec Assad et sans aggraver la catastrophe humanitaire qui, chez nous, se transforme en catastrophe migratoire.

Jean-Pierre Denis,

Directeur de la rédaction

CRÉÉ LE 13/10/2015 / MODIFIÉ LE 13/10/2015 À 17H51

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Mohammed et la naissance de l’islam

Ramadan

Le ramadan a débuté ce jeudi 18 juin. Ce mois de jeûne marque le début de la révélation du Coran au Prophète. L’occasion de rappeler qui était Mohammed et les circonstances qui ont mené à la naissance de la religion musulmane. (Par Jacqueline Chabbi, historienne arabisante et professeur honoraire des universités.)

De Mohammed, Prophète de l’islam, n’existe pas le moindre document d’époque. Il est très peu présent sous son nom dans le texte du Coran (3, 144 ; 33, 40 ; 47, 2 ; 48, 29 ; 61, 6). Par contre, on ne peut douter de sa généalogie tribale : celle des Hachémites de la tribu des Quraysh qui occupaient la cité de La Mecque au début du VIIe siècle. La pertinence historique de cette piste généalogique s’appuie sur les querelles de pouvoir qui ont déchiré l’islam pendant plus d’un siècle et demi. L’ascendance mecquoise des protagonistes ne fait aucun doute, puisque ces conflits se déroulent hors d’Arabie au vu et au su de tous. Parmi les rivaux qui s’affrontent figurent des descendants directs des deux petits-fils de Mohammed. Ceux de la branche collatérale des Abbasides accèdent au califat en 750 en écartant tous leurs rivaux. Tout le reste est à peu près problématique et doit être soumis à l’examen d’une critique rigoureuse des textes.

Quelle lecture ?

Pourtant à première vue, ce n’était pas ce à quoi on pouvait s’attendre étant donné l’abondance des sources musulmanes médiévales qui ont traité du Prophète de l’islam. Celles dites de la sîra, la « vie » du Prophète, sont les plus anciennes. Datant de la fin du VIIIe siècle et du début du suivant, elles délivrent une foule de faits et de détails sur la vie de Mohammed, de sa naissance à sa mort, ainsi que sur les circonstances de l’émergence de l’islam. Mais cette surabondance est trompeuse. Elle met sur le même plan les êtres surnaturels et les hommes, à commencer par Gabriel, le plus célèbre. Cette figure angélique est pourtant quasiment absente dans le Coran (2, 97-98 et 66, 4). C’est dire que la sîra relève de ce qu’on peut appeler une « histoire sacrée ». L’exégèse du texte coranique un peu plus tardive, comme celle de l’Iranien Tabarî (mort en 920), va évidemment dans le même sens. De ce que relate cette histoire bavarde et prolixe, il ne reste presque rien si on en revient au texte même du Coran, sinon le fait que Mohammed aurait été orphelin, yatîm (93, 6), et que ses jeunes années auraient été difficiles. Mais son Seigneur, Rabb, a pu « alléger son fardeau » et relever son crédit parmi les siens (94, 2- 4). C’est à peu près tout ce que l’on saura de personnel.

Le milieu d’origine

Il reste alors à trouver d’autres voies d’approche pour tenter de découvrir ce qu’a été l’émergence de l’islam en son temps. Un lieu, La Mecque en Arabie occidentale, située à mi-distance, tant du nord que du sud de la péninsule, soit plus d’un mois de marche au pas des caravanes. Notons d’emblée que la cité enserrée dans les hauts reliefs volcaniques qui bordent la mer Rouge se trouve à l’écart de la grande voie de communication qui remonte du Yémen. Au contraire, Médine se trouve sur le grand axe transarabique, l’ancienne Route de l’Encens. Cette grande oasis sera la cité d’exil de Mohammed à partir de 622 (date présumée) lorsqu’il sera banni par les siens (2, 191). Autre caratéristique à relever, La Mecque n’est pas une oasis. Elle doit trouver son approvisionnement à l’extérieur, notamment dans la montagne de Taëf à une soixantaine de kilomètres. La cité, déjà connue de Ptolémée au IIe siècle, naît de la découverte inopinée d’un point d’eau. L’actuel puits de Zemzem se trouve à la confluence surbaissée de plusieurs vallées sèches. De là vient sa sacralité, qui existait déjà dans le paganisme. La Ka’ba, contiguë au point d’eau, est porteuse en ses murs de pierres sacrées dont subsistent aujourd’hui la Pierre Noire à l’est et la Pierre Bienheureuse au sud. L’édifice faisait l’objet d’un culte bétylique qui se caractérisait par les tournées qui ont été conservées dans le pèlerinage musulman actuel.

L’inspiration mecquoise

Mohammed est donc un homme dans une tribu. Il va dire recevoir une inspiration divine pour avertir les siens d’un destin funeste s’ils ne réforment pas leur conduite – de moins en moins partageuse avec les faibles du groupe – et s’ils ne rendent pas un culte préférentiel au Seigneur divin qui protège la cité à la fois de la famine et des attaques de tribus hostiles (106, 3, 4). L’inspiré mecquois endosse alors un rôle qui pouvait être celui des devins locaux. Il se fait « l’avertisseur » de sa tribu (26, 214). C’est le statut qu’il garde tout au long de la période mecquoise portant aux siens la parole qu’il dit descendue sur lui, tanzîl, image qui reprend celle de la pluie tombant sur une terre desséchée pour la revivifier (15, 22). Récepteur de cette parole entendue, il a charge de la « transmettre fidèlement » aux siens. C’est le sens précis du mot arabe qur’ân qui s’étend ensuite à l’ensemble des paroles révélées pour donner le nom propre dont nous avons fait le Coran.
Envers et contre tous, Mohammed n’aura de cesse de remplir cette mission. Pourtant d’emblée, les Mecquois lui sont hostiles, le disant possédé par un djinn maléfique, madjnûn (52, 29). La réplique coranique va entraîner l’inspiré sur un terrain inattendu dans le monde tribal arabique qui était le sien, celui de l’appropriation d’une thématique allogène qui appartient au champ biblique.

On a beaucoup épilogué sur les emprunts du Coran au corpus biblique au point de ne voir parfois en lui qu’un sous-produit des corpus sacrés antérieurs. C’est oublier que tous les textes sacrés ont été emprunteurs, à commencer justement par la Bible. Les spécialistes des Antiquités du Proche et du Moyen Orient ont pu montrer tout ce qu’elle devait à la mythologie de Babylone ou à celle d’Ougarit. La thématique empruntée du Coran ne s’identifie pas d’abord en tant que telle. Elle s’introduit dans le discours pour soutenir l’argumentation contre les détracteurs qui sont menacés de la violence divine. C’est l’entrée en scène du Jugement de la tribu à la suite de l’écroulement de son monde. Des cataclysmes font voler les montagnes, qui sont le symbole même de la stabilité sur Terre, comme des flocons de laine. La courte sourate 101, l’une des premières à inaugurer cette thématique, est tout à fait caractéristique à cet égard. Les hommes dont les actions solidaires envers les faibles de la tribu ne sont pas assez nombreuses seront relégués dans un lieu de feu, séparés de leur groupe qui du coup va péricliter. Il ne s’agit pas d’un feu de flamme, comme on l’imaginera dans les exégèses postérieures, mais du feu solaire d’un désert brûlant où on souffre de la soif et où on mange comme les chameaux (88, 6 et 47, 12 – reprise médinoise).

Une coranisation des craintes

L’emprunt à l’eschatologie du châtiment est certes biblique, mais l’imagerie coranique qui se met en place est locale. On est dans un processus de coranisation qui met en scène les terreurs du sédentaire d’Arabie face à un retour forcé dans un désert terrifiant. Le Coran fait ainsi écho à la hantise locale de la dislocation des groupes de parenté. Il faut souligner en effet que la parole coranique s’adresse avant tout à des sédentaires (28, 59). Les nomades, a’râb, ne sont évoqués qu’en fin de période médinoise pour déplorer leur manque de fiabilité dans les alliances car, en grands pragmatiques, ils ne suivent que leur intérêt du moment (9, 120).

Le récit majeur de la période mecquoise est celui qui oppose la figure de Moïse à un Pharaon campé dans un rôle de tyran terrestre. Cherchant à s’égaler à Dieu, Pharaon est vaincu par la puissance insurpassable du divin (43, 51 et 40, 36). Mais rien n’y fait. La tribu mecquoise demeure sourde à tous les arguments que déploie le Coran pour la convaincre, qu’il s’agisse de donner à considérer les signes, ayât, de Dieu à travers sa Création, khalq, celle de l’homme et celle du monde créé (87, 2-5), ou encore qu’il s’agisse de donner à faire désirer les délices du paradis à travers la thématique (uniquement mecquoise) des houris (56, 22-23). Avant d’être banni de son clan par celui qui serait l’un de ses oncles – qui est maudit dans le Coran (111) – Mohammed est accusé de se faire dicter par un étranger à la tribu les récits saugrenus qu’il débite (16, 102-103).

La politique à Médine

La période médinoise va être d’une tout autre teneur. Délié de ses obligations de solidarité vis-à-vis des siens, Mohammed va pouvoir entrer dans l’action contre eux. Mais il ne faudrait pas se méprendre. Il ne s’agira pas de les anéantir, mais de les rallier. Les combats engagés – sous la forme traditionnelle des razzias tribales – ne le seront qu’à cette fin. Ils ne seront que le prélude à une négociation. À peine deux ans avant la mort en 632 de l’exilé, désormais reconnu comme prophète, elle aboutit à la prise de contrôle par Mohammed de sa ville d’origine. Sa mission première aura été remplie. La structure de pouvoir qui se met alors en place est celle d’une confédération tribale classique et non pas l’Ètat musulman primordial que l’on fantasme après coup. Il reste que l’installation de Mohammed à Médine va le confronter à une situation pour lui totalement inattendue, celle de sa rencontre avec les tribus juives locales avec leurs maîtres, ahbâr, et leurs rabbins, rabbâniyyûn (5, 63 ; 9, 34).  À La Mecque, la parole coranique ne s’était pas contentée d’emprunter une thématique d’origine biblique. Comme caution d’authenticité, elle en référait aussi aux  « Fils d’Israël ». Présentés comme les descendants du peuple de Moïse, ils étaient donnés comme confirmant, face à la tribu mecquoise dénégatrice, l’authenticité de la révélation reçue par Mohammed (26, 197 ; 10, 94).

Il va sans dire que cet israélisme mecquois se situe totalement dans l’imaginaire. La situation va évidemment être tout autre à Médine. Selon l’historiographie postérieure, cette grande oasis agricole aurait abrité cinq tribus. Trois d’entre elles auraient été juives. Installées sur place de longue date, elles étaient partie prenante dans les alliances qui géraient la coexistence entre les différents groupes tribaux. Le conflit va éclater immédiatement entre le nouveau venu et les représentants des juifs médinois. La situation était cette fois sans issue, car le problème idéologique ne pouvait se laisser résoudre par une proposition de compromis. Après des tentatives initiales de dialogue (29, 46 ; 16, 125), le Coran entre dans une polémique qui ne cesse de s’envenimer. Elle s’accompagne de malédictions et d’insultes. L’issue sera dramatique pour ces tribus. Deux d’entre elles seront bannies de la cité. Les hommes de la troisième tribu, qui aurait été la plus puissante, sont exécutés, les femmes et les enfants étant (selon l’historiographie) réduits en esclavage (33, 26). Mais cela se serait fait au nom d’une trahison tribale réelle ou présumée, donc pour un motif de pure politique tribale, et non du fait de l’opposition des juifs médinois au Coran, ce qui aurait été inconcevable à l’époque.

 

> Le Coran et la violence :

Il ne faut jamais oublier que le Coran a d’abord été un texte de paroles qui comportait des échanges violents, insultes et moqueries de part et d’autre. Certaines touchent Mohammed lui-même comme 108, 2, en période mecquoise et 63, 8, en pleine période médinoise. La thématique de la moquerie et de la raillerie est présente tout au long du Coran, qui répond sur le même ton. Mais à la parole ne répond que la parole. C’est Dieu lui-même qui se charge des adversaires de son prophète dans l’eschatologie du Jugement des actes. Ce ne sont en aucun cas des hommes qui s’y autorisent. Le verset 33 de la sourate 5 (« La récompense de ceux qui font la guerre contre Allah et Son messager, et qui s’efforcent de semer la corruption sur la terre, c’est qu’ils soient tués, ou crucifiés, ou que soient coupées leur main et leur jambe opposées, ou qu’ils soient expulsés du pays. Ce sera pour eux l’ignominie ici-bas ; et dans l’au-delà, il y aura pour eux un énorme châtiment »), récemment allégué tant par les djihadistes meurtriers que par le grand imam d’Al-Azhar, fait certes s’interroger par sa violence d’apparence d’autant plus qu’il succède au passage qui prohibe le meurtre. Si on prend la peine de remettre le passage en contexte, on s’aperçoit qu’il ne fait que reprendre mot pour mot le propos de Pharaon qui menace ses magiciens qui voudraient se rallier au dieu de Moïse (20, 71 et 7, 124). On est dans la surenchère du discours, pas dans le réel. En présence d’un texte sacré, il ne faut jamais confondre le discours et l’action.

 

> Le Coran et le christianisme :

La tradition historiographique musulmane voit des acteurs chrétiens partout : Mohammed, encore adolescent, rencontre, au sud de la Syrie, le moine Bahira qui le reconnaît comme un futur prophète ; c’est ensuite un prêtre nestorien qui authentifie à La Mecque son inspiration débutante. Le Coran ne laisse rien présumer de cela. Durant la période présumée mecquoise, l’histoire de Marie fait naître un garçon sans nom (19, 19). Jésus n’est alors nommé que dans un passage de la même sourate manifestement interpolé (19, 34). La période médinoise produit quelques récits de consonance chrétienne, par exemple une allusion probable à la Cène (5, 112). Jésus, désormais reconnu comme Fils de Marie, est nommé dans des suites de figures bibliques (4, 163 ; 6, 85 ; 33, 7) ; l’Évangile (au singulier) est dit venir à la suite de la Torah (5, 46) ; Mohammed est annoncé par Jésus sous le nom d’ahmad (61, 6). Mais, selon le Coran, être nazaréen (chrétien) ou judéen (juif), c’est la même chose (2, 135). On peut donc fortement douter qu’il y ait eu un quelconque contact direct avec un christianisme réel et organisé avant la période des conquêtes et la confrontation avec le monde byzantin.

Jacqueline Chabbi – publié le 18/06/2015

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Géopolitique des lieux saints

Un public de 800 personnes était rassemblé le 29 avril à Marseille à l’occasion d’une table ronde consacrée au rôle croissant que tiennent les lieux saints dans les conflits en Méditerranée. Elle faisait suite à l’inauguration de l’exposition « Lieux saints partagés » au MuCEM.

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Jean-Paul Chagnollaud, Régis Debray, Jacques Huntzinger, Leïla Shahid, Elie Barnavi et Dionigi Albera

À quand une grande conférence mondiale sur les religions et leur rôle dans la politique internationale, à l’instar des rendez-vous sur le climat et l’avenir de notre planète ? L’irruption du religieux dans le discours politique, l’omniprésence du sacré, la question de la souveraineté sur les lieux saints, notamment au Moyen-Orient, sont un défi pour la géopolitique. En marge de l’exposition sur les lieux saints partagés présentée au MuCEM (1) de Marseille, avait lieu, le 29 avril dernier, une table ronde sur la géopolitique des lieux saints co-organisée avec la Villa Méditerranée (2). Animée par Jacques Huntzinger, ancien ambassadeur de France, elle réunissait notamment Leïla Shahid, ancienne ambassadrice de la Palestine auprès de l’Union européenne, Elie Barnavi, ancien ambassadeur d’Israël en France, et Régis Debray, philosophe et écrivain.

« Les textes sacrés sont des auberges espagnoles »

Il existe une quarantaine de lieux saints pour les trois religions monothéistes dans le monde méditerranéen. Retenons Hébron et Bethléem pour le judaïsme, Bethléem, Nazareth, Rome ou le mont Athos pour le christianisme, La Mecque, Médine, Bagdad ou Tombouctou pour l’islam. Et, bien sûr, Jérusalem pour les trois religions. La plupart restent des lieux de partage apaisés : la synagogue de la Ghriba à Djerba (Tunisie), la basilique Notre-Dame d’Afrique à Alger… D’autres sont l’objet de divisions, à l’image du caveau des Patriarches à Hébron ou du tombeau de Rachel à Bethléem, tous deux en Palestine.

« Politique et lieux saints, c’est un cercle carré, défie d’emblée le philosophe Régis Debray. La politique, c’est le compromis ; le sacré est non marchandable, non négociable. Il est criminogène. » Un avis que partage Elie Barnavi. « Les religions monothéistes détiennent chacune une vérité, consignée dans un Livre. Tout compromis est impossible, car on n’altère pas la parole de Dieu. » Prenant l’exemple du conflit israélo-palestinien, le diplomate précise : « Pour les Juifs, on ne peut céder une parcelle du territoire d’Israël, parce qu’il appartient à Israël. La preuve, c’est écrit dans la Bible. Pour le Waqf (l’autorité qui gère les lieux saints musulmans), l’ensemble de la terre de Palestine n’appartient à personne, elle appartient à Dieu. Dès lors, personne n’a de droit sur elle. Les textes sacrés ne sont pour moi que des auberges espagnoles. »

« Il n’y a plus de partage à Jérusalem »

Alors qu’il est finalement peu question de Jérusalem dans l’exposition du MuCEM – qui propose une vision plus anthropologique que politique -, la Ville Sainte et le conflit israélo-palestinien occuperont de fait la majeure partie du débat. Une situation tragiquement symbolique et qui, depuis 48 ans, souffre de l’absence de réactions franches de la communauté internationale, déplore Leïla Shahid. L’ex-déléguée de l’Autorité palestinienne en France dénonce une instrumentalisation de la dimension religieuse. « Il ne s’agit pas d’un conflit sur les lieux saints ou sur la religion, explique Leïla Shahid. Nous sommes face à un conflit militaire, hérité d’un passé colonial. Aujourd’hui, il n’y a plus de lieux saints partagés à Jérusalem. Comment parler de partage sous occupation militaire ? La loi militaire, celle de l’occupant, prime sur tout le reste. »Officiellement, la gestion des lieux saints à Jérusalem est assurée par les autorités religieuses. Mais de fait, c’est l’armée israélienne qui intervient en cas d’incidents.

« Jérusalem est la rencontre dramatique d’une très vieille aspiration religieuse et de la notion contemporaine de souveraineté nationale », ajoute Elie Barnavi – qui corrige« occupation » par « annexion ». L’ancien ambassadeur d’Israël en France ne croit pas au« kidnapping » de la religion à des fins politiques. « Dans la plupart des cas, les fanatiques sont sincères et cette sincérité les rend dangereux. Ils se justifient par les textes sacrés. » « La montée des extrémismes religieux est la sanction de l’échec de la diplomatie dans la région, note Régis Debray. Quand les politiques ne font pas leur boulot, on se retourne vers les imams, les rabbins, les prêtres… »

Un rôle pour la France

Alors, une solution politique du partage des lieux saints est-elle envisageable ? Régis Debray imagine malicieusement l’installation du siège de l’Organisation des Nations Unies à Jérusalem. La construction de logements apporterait une solution au chômage en Palestine et la sécurité de la Ville Sainte serait logiquement assurée…

Plus réaliste, peut-être, le philosophe appelle de ses vœux un statut international des lieux saints, que pourrait présenter la France, nation des Lumières, fille aînée de l’Église. Mais de l’avis de tous les participants, seul le droit peut rassembler les opposés, la restauration d’un même droit pour tous, permettant à chacun de vivre sa foi en toute sécurité et dans le respect de l’autre.« L’exposition du MuCEM m’a réconciliée avec les fidèles, ceux qui pratiquent, confie Leïla Shahid. Elle montre que la religiosité est plus importante que la religion. Jérusalem n’est pas vouée à devenir la prochaine bombe. Mais l’enjeu n’est évidemment pas uniquement israélo-palestinien, il concerne toute la Méditerranée. Ce qui nous lie, ce sont les règles du vivre-ensemble. C’est la vocation du MuCEM et de la Villa Méditerranée. La seule solution est une séparation des Églises et de l’État. » « Il faut stériliser les religions, renchérit Elie Barnavi. C’est ce qu’on appelle la laïcité. »

Laurent Menu – publié le 20/05/2015

Pour en savoir plus : http://www.lemondedesreligions.fr/

(1) Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée

(2) http://www.villa-mediterranee.org/

Arabie saoudite vs Iran: pourquoi c’est le nouveau choc des religions

En intervenant au Yémen contre les rebelles chiites soutenus par l’Iran, l’Arabie saoudite, championne du sunnisme expose la région à un embrasement général.
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Des avions de l’armée aérienne de l’Arabie Saoudite, photographiés le 1 janvier 2013. (FAYEZ NURELDINE / AFP)

Remarque d’un haut gradé du Pentagone, dans le Wall Street Journal: « Je regarde la carte du Moyen-Orient ; je regarde tous ces affiliés de l’Etat Islamique ; je regarde toutes ces zones de combat. Et je me demande qui sera l’archiduc dont l’assassinat déclenchera un embrasement général ».

Une guerre totale, dans tout le Proche et le Moyen-Orient, provoquée, comme en juin 1914, par le meurtre de l’héritier – ou d’un haut dirigeant – d’un territoire non pas austro-hongrois mais sunnite ou chiite? L’hypothèse est glaçante mais désormais plausible avec l’intervention directe de l’Arabie saoudite au Yémen.

En s’attaquant à la rébellion houthiste, soutenue et armée par l’Iran, le champion de la branche majoritaire du sunnisme est entré en conflit direct avec Téhéran, chef de l’axe chiite. En bombardant les troupes houthistes, sur le point de chasser le président yéménite, leur allié, en combattant au sol ces chiites désormais aux portes d’Aden, la deuxième ville du pays après avoir conquis Sanaa, sa capitale, le royaume wahhabite saoudien a pris le risque d’affronter, par milices interposées, la République islamique iranienne, sa grande rivale dans la région.

A la tête d’une coalition de 8 pays

Certes, en laissant faire, l’Arabie saoudite aurait perdu toute crédibilité dans sa zone d’influence. Mais en prenant la tête d’une coalition de huit pays arabes (Emirats arabes unis, Qatar, Bahreïn, Koweït, Égypte, Jordanie, Maroc, Soudan) plus le Pakistan, contre l’Iran, héritier de la « vraie légitimité » (celle de la descendance de Mahomet), le royaume qui abrite les lieux saints de l’Islam (La Mecque et Médine) court le pire des dangers. Un enlisement, une guerre longue, fratricide déstabilisant toute la région.

Arrêt sur image.

Depuis décembre 2010, début du « printemps arabe » en Tunisie, jamais cette région n’a été aussi divisée, fragmentée entre allégeances, tribus, confessions et ambitions. Après la chute de Moubarak en Egypte, celle de Kadhafi en Libye, puis l’éclatement de la guerre civile en Syrie (en quatre ans plus de 200.000 morts et deux millions de réfugiés), l’irruption de la machine Daech en Irak et en Syrie, avec des « affiliés » du Yémen à la Tunisie, a provoqué une recrudescence des affrontements religieux et une pulvérisation des frontières rendant illisible la carte de la région. Que cache, par exemple, l’opposition à Bachar al Assad, le dictateur syrien ? Des réformistes (le Conseil national syrien, dominé par les sunnites) ? Des groupes armés partiellement convertis au charme vénéneux du califat d’Abou Bakr al-Bagdadi ? La « Résistance islamique », branche armée du Hezbollah, mouvement chiite libanais renforcé par des combattants iraniens de même obédience ? Même casse-tête en Irak. À Tikrit, engagées aux côtés des forces menées par les États-Unis (combattants kurdes, armée régulière irakienne) contre les djihadistes, certaines milices chiites sous les ordres du général iranien Ghassem Soleiman, menacent de « cibler » des conseillers militaires américains. Qui chercheraient à leur « voler la victoire ». « Bataille dans la bataille », qu’on retrouve au Yémen. Les « conseillers » américains s’étant retirés (tout en continuant à assister l’aviation saoudienne), les rebelles houthistes bénéficient du soutien de l’Iran, mais le pays a été longtemps – et semble rester – l’un des terrains d’action d’Al Qaida.

Un maître d’oeuvre local

S’il est souvent difficile de repérer la main de Téhéran, celle de Riyad ou de l’Etat islamique qui n’utilisent pas toujours leurs propres forces mais choisissent un « maître d’œuvre » local pour appliquer leur stratégie, impossible, en revanche, d’ignorer une évidence : cette région du monde hyper inflammable peut s’embraser totalement à tout moment. Au petit jeu de la responsabilité, chacun peut se renvoyer la balle. Les pays arabes ? Ils ont beau jeu d’accuser la colonisation et les accords Sykes-Picot de 1916, « organisant » le démantèlement de l’empire Ottoman et le découpage du monde arabe selon des frontières totalement artificielles. Les occidentaux ? Ils soulignent l’incapacité des nations arabes à bâtir de vraies démocraties capables d’endiguer le terrorisme islamiste. Le vrai problème : comment sortir du tsunami qui bouleverse la géostratégie de la région?

Après les deux guerres d’Irak et l’échec des néoconservateurs américains à imposer par la force un nouvel ordre international, Obama voulait (discours du Caire en 2009) en finir avec le mythe du « choc des civilisations », dissiper la méfiance des musulmans vis à vis de l’Amérique et, la paix rétablie, concentrer son attention sur l’Asie (doctrine du « pivotal shift » vers le Pacifique).

Mais voilà, le gendarme de la région n’a tenu aucun de ses engagements. Ni vis à vis de l’Arabie saoudite (lâchée par les USA lors de la répression de la révolte populaire de Bahreïn), ni vis à vis de l’Égypte (abandon de Hosni Moubarak en 2011, soutien mitigé au président Al-Sissi), ni vis à vis de ses alliés européens (refus de bombardements ciblés en Syrie en septembre 2013, malgré l’utilisation d’armes chimiques contre sa population par Bachar Al-Assad). Alors, se poser aujourd’hui en médiateur, éviter une confrontation entre l’Arabie saoudite -sunnite – qu’elle n’a cessé de trahir et l’Iran -chiite – avec qui elle négocie une limitation cruciale de son programme nucléaire : mission impossible.

Sans alliés sur le terrain, sans ligne directrice claire, l’Amérique jongle avec trop d’enjeux : détruire l’Etat islamique, normaliser ses rapports avec l’Iran, ménager les théocraties du Golfe, mais également Israël, farouchement opposé comme Ryad à la rentrée de l’Iran sur la scène internationale. « Leading from behind », « diriger les choses de derrière » : c’est la nouvelle « real politik » des États-Unis. Dans l’affrontement chiites-sunnites, cette recette paraît simpliste pour l’Orient compliqué.

Jean-Gabriel Fredet

Par Jean-Gabriel Fredet

Pour en savoir plus : http://www.challenges.fr

La grande crispation religieuse

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Depuis la mise en cause de l’islam radical qui a suivi l’attentat contre Charlie Hebdo et la prise d’otages à l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes, une réflexion très critique se développe en France sur le «retour» du religieux et une montée des intégrismes qui n’épargne aucune confession ni communauté.

Qu’a dit exactement André Malraux sur le retour du religieux au XXIe siècle? Dès l’année 1955, il avait déclaré, dans une interview restée célèbre: «Le problème capital de la fin de siècle sera le problème religieux.» Plus tard, invité à préciser son propos, il a ajouté:

«On m’a fait dire que le XXIe siècle sera religieux. Je n’ai jamais dit cela bien entendu, car je n’en sais rien. Ce que je dis est plus incertain, mais je n’exclus pas la possibilité d’un événement spirituel à l’échelle planétaire.»

André Malraux n’avait pas tort. En trente ans, une formidable mutation de la scène religieuse est survenue en France et dans le monde. Dans les années 1960-1970, les prophètes d’un monde sans Dieu avaient pignon sur rue. Depuis Marx, Nietzsche, Freud, les«maîtres du soupçon», Dieu était mort et enterré. Sans fleurs, ni couronnes. Ces nouveaux philosophes et politologues affirmaient que le monde était entré dans une ère post-religieuse. Ils croyaient dur comme fer au «désenchantement» de la société moderne (Marcel Gauchet), à la mort de la religion, à la laïcisation des mœurs, des idées, de la politique. Ils écrivaient que le progrès de la raison scientifique et technique conduisait inéluctablement à une «sortie» de la religion.

Et comment aurait-on pu, à l’époque, leur donner tort ? Tout convergeait : l’urbanisation et la fin de la «civilisation paroissiale» symbolisée par le clocher de village; le déclin des Eglises historiques; l’assimilation d’un judaïsme en diaspora; la domination, dans les pays musulmans, d’un nationalisme laïque, arabe ou turc; l’envahissement, dans les pays riches, de modèles de consommation matérielle; la transformation du statut de la femme ; l’émergence d’une civilisation de loisirs; l’omniprésence de médias qui façonnent les esprits! Le monde n’avait plus besoin de religion.

La revanche de Dieu

Mais les mêmes qui avaient observé cette montée massive de l’individualisme, de la sécularisation, de l’indifférence religieuse, confessaient, quelques décennies plus tard, qu’une «revanche de Dieu» était à l’œuvre. Que Dieu avait été simplement «refoulé» et ne demandait qu’à ressusciter. En 1968, le sociologue américain Harvey Cox écrivait un maître-ouvrage intitulé La Cité séculière, qui exprimait cette fatalité de la disparition de la religion. Trente ans après, le même chercheur publiait un autre livre intitulé Le retour de Dieu, analysant le succès des groupes évangéliques et pentecôtistes aux Etats-Unis, dans les mégapoles d’Amérique latine, d’Asie et d’Afrique.

De même, en 1992, l’islamologue Gilles Kepel, dans La revanche de Dieu, démontrait, avec brio, l’extraordinaire concomitance, à partir de la fin des années 1970, des phénomènes religieux identitaires: dans le judaïsme, avec l’ascension de courants orthodoxes et de partis religieux en Israël; dans l’islam, avec le succès de la révolution iranienne en 1979 et la percée de groupes islamistes en Egypte ou en Algérie; dans le christianisme, avec l’affirmation de courants évangéliques protestants et la «nouvelle évangélisation» militante prônée par un pape comme Jean-Paul II.

Tout ce qui s’est passé depuis, sur la scène française (pour s’en tenir à elle), confirme cette intuition. La communauté juive d’abord, qui fut longtemps à majorité ashkénaze, très assimilée, jouit d’un renouveau et d’une forte visibilité. Elle compte environ 150 synagogues, contre une trentaine dans les années soixante; près de deux cents écoles juives sous contrat contre 45 il y a quarante ans. Les radios communautaires connaissent une audience croissante et on ne compte plus les «retours» à la cacherout, au shabbat, à l’étude juive dans les cours de Talmud-Torah. Ou les «montées» en Israël (aliyah), pour des raisons de sécurité comme on l’a écrit, mais aussi pour des raisons religieuses. Cette néo-orthodoxie juive est dûe au retour et à la prépondérance des juifs séfarades d’Afrique du Nord, dont la foi est plus démonstrative, mais aussi aux menaces qui pèsent sur Israël et à la remontée des actes antisémites

En trente ans aussi, les Eglises chrétiennes ont changé. Elles se montrent plus visibles sur la scène publique, interviennent dans les débats sociaux ou éthiques (pas seulement contre le «mariage pour tous»). Minoritaires et décomplexés, les chrétiens affirment davantage leur foi. Chez les protestants, la branche évangélique, plus militante et démonstrative, est devenue majoritaire. Elle a dépassé –en chiffres et en influence– ce vieux protestantisme luthérien et réformé qui fut longtemps le noyau dur du protestantisme français, mais qui est aujourd’hui en perte de vitesse (comme en Allemagne, dans les pays scandinaves ou ceux de l’Est).

Un islam sédentarisé

Mais c’est surtout dans la population musulmane que la mutation a été la plus radicale. Dans les années 1970, on donnait le chiffre d’un million de musulmans en France. Aujourd’hui, ils seraient 5 millions, mais personne n’en sait rien. Comment définir qui est «musulman»? L’islam des premières générations d’immigrés était vécu comme un «islam d’exilés», venus travailler en France mais ne rêvant que de rentrer au pays pour y retrouver la terre et la religion de leurs «pères». Un jour, un vieux fidèle musulman m‘a dit: «Pour moi, l’islam, c’est comme le bateau qui me conduit de Marseille à Tanger»!

Le grand tournant, c’est la sédentarisation de la population musulmane à partir des années 1970 et des mesures de regroupement familial. On a alors pris conscience que les travailleurs temporaires, qui venaient du Maroc ou d’Algérie, non seulement resteraient en France, mais y feraient des enfants. Si la génération des pères «exilés» n’avait plus qu’un rapport lointain avec la religion, les enfants nés en France veulent retrouver la religion, devenue un facteur identitaire pour une génération culturellement déchirée. Déçus par les tentatives de récupération politique (les «marches de beurs»), ils vont même surinvestir dans la religion : voile, prières, ramadan et même pèlerinage à la Mecque. Une attitude qui s’est aussi imposée comme une compensation aux échecs de l’intégration (scolarisation, chomage, insécurité).

Aujourd’hui en France, c’en est donc fini de l’islam vécu comme un déchirement et un exil. L’islam sédentarisé se vit, s’exprime, se transmet sur tout le territoire. Des besoins religieux et communautaires se font plus pressants. Plus ou moins adroitement, les gouvernements, de droite comme de gauche, se sont vus dans l’obligation, malgré le contexte laïque, de traiter de questions délicates comme la construction de lieux de culte, le voile à l’école, la burqa, la formation des imams. Les polémiques sont fréquentes, liées en grande partie à l’incapacité de cette communauté à dégager une élite capable de prendre en charge et guider cette réaffirmation islamique.

Un religieux pathologique ?

Toutes ces formes de renouveau religieux ont en commun d’être en réaction face à la «modernité», à l’affaissement des systèmes de transmission (école), à l’urbanisation massive, à la désaffection du politique, au déficit de repères moraux. Mais certaines sont pathologiques, offensives, agressives. Elles favorisent le repli sur des communautés fermées, provoquent des dérives sectaires et violentes qui suscitent les réactions de peur et de rejet auxquelles nous assistons aujourd’hui.

Dans l’islam, c’est la montée du salafisme qui est le phénomène le plus spectaculaire. Le salafisme s’inscrit dans la lignée des théologiens rigoristes de l’islam wahhabite, dogme officiel en Arabie saoudite. Il se prétend l’islam véritable, celui des origines. Le terme salaf désigne les «pieux prédécesseurs», compagnons de Mahomet, sur lesquels les adeptes doivent calquer leur conduite. Leurs habitudes vestimentaires –les femmes en burqa et gants noirs (comme les épouses du prophète), les hommes en kamis (longue chemise qui tombe sur des pantalons courts)– renvoient l’image anachronique d’une époque idéalisée. Pour eux, la séparation des sexes est obsessionnelle et ils refusent toute mixité.

Issus de l’imigration ou convertis à l’islam, les salafistes sont des jeunes exclus et déclassés. Ce qui les attire, c’est le discours de rupture avec la société occidentale. Porter la burqa –interdite dans l’espace public depuis une loi de 2011– est une manière de rejeter une autorité familiale jugée trop intégrée ou permissive. Sans doute sont-ils très minoritaires (autour de 15.000 selon le ministère de l’Intérieur), mais les salafistes recrutent dans les quartiers populaires. Matrice des dérives djihadistes, ils fonctionnent comme une secte: rupture avec l’environnement, manipulation mentale, conception d’un monde malfaisant et corrompu.

Le protestantisme aussi est traversé par des mouvements qui frôlent l’intégrisme. Les évangéliques (à distinguer des évangélistes, qui sont les rédacteurs des Evangiles) ne doivent bien sûr pas être comparés aux salafistes, mais ils ont en commun une volonté de retour radical aux origines de leur religion et un désir de renaître –on les appelle born again,nés de nouveau, convertis– dans un monde plus pur.

En France, on compte un million de protestants et on estime à 400.000 le nombre des évangéliques, pour qui la «conversion» est l’acte majeur de leur vie et la lecture de la Bible l’un de leurs gestes les plus quotidiens. Ils sont regroupés dans des Eglises reconnues, mais aussi dans des réseaux indépendants nés de courants d’immigration d’Afrique ou d’Asie. Les évangéliques chinois sont aujourd’hui plus nombreux à Paris que les protestants traditionnels! Leur succès tient à l’accueil offert à ces déracinés dans les réunions de prière, d’évangélisation, de formation biblique, au charisme du «pasteur» autoproclamé, à la fois animateur, prédicateur, exorciste, thérapeute, et à des liturgies chaleureuses, sans commune mesure avec l’austérité des célébrations catholiques ou protestantes traditionnelles.

La lecture de la Bible chez les évangéliques est fondamentaliste et leur vision de la société fondée sur des valeurs familiales et sexuelles rigoristes. Binaire, cette vision comprend, d’un côté, les purs ou les forces du Bien et, de l’autre, les corrompus ou les forces du Mal.  En matière de mœurs, les évangéliques rejoignent souvent les positions du magistère catholique sur les questions de société: rejet du mariage homosexuel, de l’avortement, de l’euthanasie, de la sexualité hors mariage, de l’homoparentalité.

Les catholiques «identitaires» aussi sont de plus en plus visibles. Ils sont descendus dans la rue pour la défense du mariage traditionnel, sont très inquiets de la «dégradation» des valeurs familiales, de l’intrusion supposée de la «théorie du genre» à l’école, de l’ouverture du droit à la PMA et à la GPA, de la prochaine loi sur la fin de vie, de la «banalisation» de l’avortement. Ils se disent en outre victimes d’une sorte de « christianophobie » sur les scènes de théâtre (l’affaire Golgotha Picnic), de profanations d’églises, de restrictions à la laïcité (le retrait des crèches de Noël).

Quant aux «intégristes» catholiques purs et durs, ils rêvent d’un retour à un ordre ancien, rompu selon eux par le concile Vatican II des années 1960 et les papes qui l’ont suivi. Ils n’ont jamais accepté les nouvelles règles de l’Eglise: la liberté religieuse, c’est-à-dire le droit pour chaque homme de croire à la religion de son choix; l’œcuménisme avec les non-catholiques (protestants, orthodoxes, anglicans, etc); le dialogue avec les juifs, les musulmans ou les bouddhistes. Nostalgiques d’un ordre social, politique et religieux révolu, ils militent encore pour la restauration de l’Eglise d’autrefois, qui régentait les mœurs et les consciences. Avant sa démission, le pape Benoît XVI avait tenté de les réintégrer, mais, malgré d’importantes concessions (levée des excommunications, nouvelles facilités pour la messe en latin), il a échoué devant leur entêtement.

Des patrimoines de valeurs

Il ne faut pas confondre toutes ces formes de radicalisme religieux. Il n’y a pas grand chose de commun – sauf parfois la violence verbale – entre les salafistes qui défendent la burqa, la charia et la guerre sainte, et les intégristes catholiques amateurs de soutane et de messes en latin. Il faut donc se garder de tout mélanger.

Mais les religions sont devenues des facteurs de réaffirmation des identités, menacées par la modernité et la mondialisation, et elles subissent aujourd’hui, en raison de dérives sectaires et violentes qu’elles ne contrôlent plus, un véritable rejet de l’opinion, qui culmine en France après les attentats contre Charlie Hebdo et le magasin Hyper Cacher de la porte de Vincennes.

Faut-il tomber dans ce religieux-bashing ? On ne peut oublier que ces religions, y compris l’islam, sont des réservoirs d’expérience et des patrimoines considérables de valeurs, de cultures, de racines et de traditions. Elles répondent au besoin de tout homme de s’inscrire dans des lignées. Elles sont des instances de sens et de normes et, à ce titre, elles sont légitimes pour faire des propositions sur l’éducation, la bioéthique, la famille, la fin de vie. Elles sont présentes sur les terrains de la solidarité avec les exclus, les Roms, les sans-papiers et les prisonniers. Présentes aussi dans les quartiers difficiles pour favoriser une «paix sociale» à laquelle aspirent les élus qui suscitent des groupes de dialogue religieux à Lyon ou à Marseille. Mais les religions ne pourront retrouver le respect et rejouer leur rôle qu’en évacuant leurs intégrismes, en respectant les règles de la laïcité et en favorisant toutes les formes de dialogue avec la société.

« Le Prophète Mohammed demande de ne pas prendre les armes »

« Tout est pardonné ». La une de Charlie Hebdo, après l’attentat qui a décimé la rédaction du magazine le 7 janvier 2015, présente le Prophète Mohammed dans une posture de miséricorde. Cette attitude correspond-t-elle aux paroles et actes de Mohammed, que les djihadistes, comme les détracteurs de l’islam, présentent comme un prophète guerrier ? Éric Geoffroy, islamologue à l’université de Strasbourg, nous explique la véritable signification du djihad, très loin de la « guerre sainte » prônée par les fanatiques d’aujourd’hui.

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© Stephane Mahe / Reuters

Cette semaine, la une de Charlie Hebdo met en scène le Prophète Mohammed tenant une pancarte où il est inscrit « Tout est pardonné ». Cela va-t-il dans le sens des paroles et actes du Prophète ?

Beaucoup de paroles et d’agissements du Prophète vont dans le sens de la compassion, de la miséricorde et du pardon. Le Prophète lui-même disait : « Je suis une pure miséricorde offerte aux mondes. » Dans les hadiths, les paroles du Prophète, il est dit que toutes les créatures sont la famille de Dieu. On trouve cette compassion chez tous les prophètes, mais chez Mohammed en particulier. Les terroristes n’avaient pas à venger le Prophète, car il n’était pas dans la vengeance. Un hadith convient tout à fait aux évènements actuels : « Lorsqu’il y a des troubles ou une guerre civile, la personne assise sera en meilleure posture que celui qui sera debout. De même, celle qui marche sera en meilleure posture que celle qui s’empresse. Brisez donc vos arcs, arrachez-en les cordes et frappez le tranchant de vos épées contre un rocher. Et si un agresseur pénètre dans votre demeure, comportez-vous comme le meilleur des fils d’Adam (Abel). » Le Prophète demande donc de ne pas prendre les armes.
De même, la lapidation pour adultère n’est pas une loi islamique. Aux premiers temps de l’islam, la sharia n’existait pas. Les nouveaux musulmans s’inspiraient de la loi de Moïse. Quand certains individus venaient dénoncer un couple adultère au Prophète, celui-ci faisait tout pour ne pas écouter ce genre de témoignages. Il se détournait. Dans toute la vie du Prophète, il y a une insistance sur cette compassion universelle.

Pourquoi cite-t-on souvent le « verset du sabre » – « À l’expiration des mois sacrés, tuez les polythéistes où que vous les trouviez. Saisissez-vous d’eux, assiégez- les… » (s9.v5) – pour évoquer un Prophète « guerrier » ?

On ne peut pas citer les textes révélés sans préciser leur contexte. Cela vaut aussi pour la Bible ou encore la Bhagavad-Gita des hindous. On ne peut pas se saisir des textes sacrés sans la médiation de gens autorisés. En islam, l’accès aux textes sacrés était médiatisé par les oulémas, des théologiens qui connaissaient le contexte. Maintenant, avec Internet, on peut dire n’importe quoi en toute ignorance. Le verset en question sort d’un contexte particulier. Persécutés, le Prophète et ses compagnons avaient dû fuir à Médine. Les musulmans avaient signé une trêve avec les polythéistes de La Mecque. Mais ceux-ci ont trahi le pacte. Le Prophète attendait une révélation pour pouvoir se défendre militairement. Il a attendu 14 ans, depuis le début de la persécution à La Mecque. Ce verset arrive pour dire « Stop », pour demander aux musulmans de se défendre contre les agressions à répétition des Mecquois. D’ailleurs, on ne peut pas lire le verset 9.5 sans le suivant, le 9.6 : « Et si un de ces polythéistes demande ta protection, accorde-la lui afin qu’il écoute la parole de Dieu. Puis fais-le reconduire en lieu sûr. » Cela prouve qu’il ne faut jamais lire un verset hors contexte.

Remettre les choses dans leur contexte, est-ce aussi valable pour les juifs Banû Qurayza tués en 627 ?

Cette tribu juive, alliée aux musulmans de Médine contre les Mecquois, s’était retournée contre les musulmans lors de la bataille du Fossé (Khandaq). À la suite de quoi, les musulmans les ont assiégés et ont eu raison de leur forteresse. L’entrée en islam leur fut proposée, en vain. Afin que leur jugement soit le plus indulgent possible, le Prophète en chargea un grand ami de cette tribu juive, Sa’d ibn Mu’adh, un membre de la tribu arabe médinoise des Aws. Celui-ci fit exécuter les hommes de la tribu pour haute trahison. Le Prophète approuva cette décision. Le jugement de Sa‘d s’inscrivait en fait dans la droite ligne de la loi juive. Dans le cas d’une cité assiégée, il est dit en Deutéronome 20 : 12 : « Et lorsque le Seigneur ton Dieu l’aura livré entre tes mains, tu feras passer tous les mâles au fil de l’épée ; mais les femmes, les enfants, le bétail et tout ce qui se trouvera dans la ville, ainsi que tout son butin, tu le prendras pour toi. »
La trahison a toujours été punie de la peine de mort, dans toutes les lois de la guerre. Or, la clémence que pratiquait le Prophète jusqu’alors avait toujours joué en sa défaveur : la sauvegarde des prisonniers, à l’issue de la bataille de Badr notamment, avait failli être fatale aux musulmans lors des batailles suivantes. Cette fois, le message fut entendu, et une telle situation ne se présenta plus de son vivant.

D’où vient le concept de djihad ? Et plus précisément, dans quel contexte s’applique le djihad mineur, le djihad militaire ?

Le Prophète distingue « djihad majeur » et «djihad mineur ». Le « djihad majeur » consiste à lutter contre son ego, ses passions et ses illusions, en Dieu. Le terme arabe signifie « effort sur soi ». Le djihad doit répandre le bien. Le Prophète dit par exemple à ce propos : « Ôte un caillou du chemin pour ne pas que ça ne nuise pas aux autres. » Quant au djihad mineur, militaire, il n’est autorisé qu’en cas de légitime défense. Ainsi lors des Croisades. Quand les chrétiens prirent Jérusalem en 1099, ils tuèrent les juifs et musulmans qui y vivaient. Lorsque Saladin reprît la ville en 1187, il épargna tout le monde, croisés compris. Il s’est aussi appliqué pendant l’occupation coloniale. Lorsque l’Europe a pris les terres aux Algériens, selon les lois, le djihad pouvait être déclaré. Mais c’est tout. Le djihad ne peut consister à répandre l’islam par l’épée.

Dans ce contexte post-colonial, les djihadistes d’aujourd’hui peuvent-ils interpréter à leur manière le verset : « quiconque tuerait une personne non coupable d’un meurtre ou d’une corruption sur la terre, c’est comme s’il avait tué tous les hommes » (s5.v32). Considèrent-ils que les Occidentaux ont corrompu leurs terres et méritent donc la mort ?

Ces gens-là savent très bien communiquer. Quand ils ont effacé avec des bulldozers l’ancienne ligne de démarcation entre la Syrie et l’Irak, datant des accords Sykes-Picot de 1916, ils ont affirmé effacer le mal que l’Occident avait fait. Même revendication quand ils ont tué Hervé Gourdel en Algérie. Ils nous renvoient notre miroir : les croisades, le colonialisme, la Guerre d’Algérie, les Guerres du Golfe, la création d’Israël, le conflit israëlo-palestinien….. Ils sont dans le ressentiment vis-à- vis de l’Occident. Cela nourrit des rancoeurs au Proche-Orient. Mais les premières victimes des djihadistes sont les musulmans eux-mêmes, que ce soit au Yémen, en Irak, en Syrie, en Afghanistan. Il y a des milliers de morts. Notamment dans le conflit chiites-sunnites, qui a été attisé par les Américains en Irak. Daech joue clairement la carte antichiite. Et certains musulmans tombent dans le panneau.

Par quels référents les djihadistes s’autorisent-ils des pratiques aussi barbares que l’esclavage sexuel des femmes yézidies ?

En islam, il n’y a pas de magistère suprême. La source d’autorité est plurielle. Les fanatiques peuvent lancer une fatwa, en se référant à un avis juridique antérieur. Dans ce cas précis, ils peuvent affirmer qu’en cas de guerre, une femme qui s’offre aux combattants est récompensée. Mais, alors que l’islam prône l’équilibre, ces gens-là sont d’emblée dans l’extrémisme. Plusieurs autorités islamiques ont condamné ces actes, comme le fait de tuer des juifs et des chrétiens, actes totalement contraires à l’islam. Il ne faut pas entrer dans leur jeu. Ne pas développer de ressentiment antimusulman.

Si cela va à l’encontre des valeurs de l’islam, pourquoi ces djihadistes recherchent-ils la guerre à tout prix?

Cette logique jusqu’au-boutiste est animée par un nihilisme messianique. Ils ne sont pas les seuls. Beaucoup de musulmans, de juifs et chrétiens born-again américains, dont l’ex-président des États-Unis George W. Bush, y croient : il faut précipiter le chaos pour susciter la venue du Mahdi, du sauveur qui va préparer le retour de Jésus sur terre. Pour l’islam, Jésus n’est pas mort et va revenir à la fin des temps pour apporter le règne de la paix. Les djihadistes veulent précipiter le conflit en créant une guerre entre l’Occident et le monde musulman. Ils cherchent à attiser les haines, pour provoquer un choc des civilisations qui n’existe pas. C’est un choc des ignorances. Ces ignorances puisent leurs sources dans un malaise civilisationnel. Les gens qui commettent ces actes, comme les frères Kouachi, sont endoctrinés, mais n’ont pas de connaissance réelle de l’islam. Ils développent une culture du ressentiment envers l’Occident, la mondialisation, etc.. et ils cherchent une identité.

Que faut-il faire pour enrayer le phénomène des départs au djihad ?

Il faut créer des centres français de formation à l’islam. Ne pas laisser les gens partir se former en Arabie ou au Pakistan. La France n’a pas pris en compte le renouveau du religieux en général, de l’islam en particulier. Il y a une dizaine d’années, l’État français n’a fait aboutir aucune demande de création d’institut universitaire de formation à l’islam. Alors que le président Chirac y était favorable. La France doit réformer son rapport au religieux et au spirituel. Il faut prendre en compte le besoin de spiritualité. Beaucoup de gens, musulmans ou non, me confient qu’ils étouffent en France, car l’État nie le religieux et la spiritualité. Qu’elle soit islamique, chrétienne, juive ou autre, la spiritualité est à même de dépasser le champ horizontal du conflit. Elle apporte de la sagesse et du recul face aux évènements. Il faut bien sûr faire des lois antiterroristes. Mais il faut avant tout nourrir l’âme humaine, lui donner un sens.

Propos recueillis par Matthieu Stricot – publié le 16/01/2015

Pour en savoir plus : http://www.lemondedesreligions.fr

Le wahhabisme aux sources de l’ »État islamique »

Le wahhabisme aux sources de l’ »État islamique »

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Cavalier Ikhwan dans l’actuelle Arabie Saoudite en 1929

Les djihadistes de l’EI puisent leur idéologie dans ce courant politico-religieux, qui fonda l’Arabie saoudite.

Dans les écoles des territoires contrôlés par l’État islamique (EI), les professeurs enseignent le combat contre les chiites, dénoncent la théorie de l’évolution et rejettent les arts et la musique. Leurs programmes scolaires sont calqués sur les manuels scolaires saoudiens. Surprenant ? Pas tant que cela. Les djihadistes de l’État islamique ne sont pas une création ex nihilo, ni d’ailleurs leurs « grands frères » d’al-Qaida. Tous ces groupes, et particulièrement l’EI, trouvent leur matrice dans le wahhabisme, un courant politico-religieux qui fut à l’origine du développement de l’Arabie saoudite.

Un duo conquiert l’Arabie

Tout commence au XVIIIe siècle dans le Nadjd, un plateau au cœur de la péninsule arabique, par la rencontre entre deux hommes très différents. Le premier est un religieux : Abd al-Wahhab. Ce fils d’un juge islamique veut détourner les Bédouins du paganisme. Il prône un retour à l’islam « pur » par l’imitation de la vie du Prophète et de ses compagnons, une doctrine ultraorthodoxe appelée aujourd’hui le salafisme. Il combat aussi les formes de religiosité populaire et réaffirme le monothéisme.

Mais le jeune homme, qui se distingue par son intransigeance, dérange et se fait chasser de plusieurs cités, avant d’arriver à Diriya, une petite ville du Nadjd, où il rencontre Ibn Saoud, le seigneur des lieux, à qui il propose un marché. Abd al-Wahhab a remarqué que les artisans et agriculteurs de la ville sont très pauvres. Il conseille donc à Ibn Saoud d’arrêter de prélever la taxe sur les produits agricoles, qui les asphyxie, et de remplacer ce revenu par le produit du djihad qu’il entend mener sur les cités voisines à la tête d’une armée. Le prince accepte. C’est le « pacte de Nadjd ». « S’ensuivront des guerres de conquête qui, pour être maquillées des couleurs de l’islam, n’en répondent pas moins à de banals impératifs de survie économique », explique ainsi l’historien Pascal Ménoret dans son livre l’Énigme saoudienne (la Découverte).

Le duo conquiert l’Arabie en quelques années. Tout en imposant cette vision rigoriste de l’islam, les deux hommes vont transformer les sociétés de ces régions. Et surtout construire un État centralisé sur un territoire auparavant déchiré par les guerres entre cités. « En quelques décennies, le Nadjd passa du mouvement incessant des biens entre tribus et oasis par le biais du commerce ou plus largement des raids à une accumulation de biens en faveur d’un centre politique et d’une famille régnante, précise Pascal Ménoret.Abd al-Wahhab initia un cercle vertueux : la guerre permit l’accumulation de capital ; la conquête rendit les routes plus sûres ; capital et sécurité provoquèrent un essor sans précédent du commerce ; Diriya s’enrichit et put en retour assurer sa domination par la redistribution des richesses. »

Une révolution économique qui se doubla donc d’une révolution sociale : libérés des taxes, les artisans et les agriculteurs, qui dans le système des castes de l’Arabie traditionnelle étaient méprisés, s’enrichissent et s’élèvent. Trois royaumes vont se succéder : le premier (de 1745 à 1818) et le second (de 1824 à 1890) sont réprimés par les Ottomans. Le troisième, érigé en 1932, court jusqu’à nos jours. À chaque fois, ceux-ci se fondent sur l’alliance organique entre les Saoud et les oulémas (théologiens) wahhabites.« Cet accord s’inscrit dans une logique de gain mutuel qui scelle d’une part la reconnaissance d’un pouvoir politique, celui des Saoud, et d’autre part le primat du religieux à travers l’alliance qui les unit, analyse Djilali Benchabane, doctorant à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et spécialiste des pays du Golfe. Le pouvoir politique est légitimé par le religieux. Le pouvoir religieux a besoin de la puissance financière de l’État. »

Le wahhabisme se mondialise

Peu à peu, le wahhabisme va influencer l’islam mondial. Il se mêle au mouvement des Frères musulmans, né en Égypte. Il inspire l’islam maghrébin à des degrés divers selon les pays, surtout au moment de la décolonisation, où il se pare de nationalisme. Puis trois éléments vont précipiter sa mondialisation ou plus précisément celle du salafisme – le terme wahhabisme désignant un salafisme structurellement lié à la fondation de l’État saoudien.

D’abord le pétrole, et l’argent qu’il procure, permet aux Saoudiens de financer des institutions religieuses dans le monde entier. Le développement des chaînes satellitaires, ensuite, assure la diffusion de ses principes. Enfin la démocratisation des transports aériens facilite grandement l’accès aux lieux saints de La Mecque. « Entre 1945 et 1958, le nombre des pèlerins s’accroît d’au moins 200 %, écrit le politologue tunisien Hamadi Redissi dans son livre le Pacte de Nadjd (Seuil). Le pèlerinage devient un phénomène de masse. L’avion écourte les distances, l’islam s’universalise et le wahhabisme en profite. » Exemple avec le Mali, l’un des premiers pays d’Afrique de l’Ouest où ce courant religieux a été introduit durant la colonisation.

En 1945, des jeunes ayant fait leurs études à l’université al-Azhar, au Caire, sont revenus avec cet enseignement qui, pour eux, avait quelque chose d’anticolonialiste. Puis avec la démocratisation du pèlerinage à La Mecque, les pèlerins en reviennent avec une autre façon de pratiquer leur religion. Surtout, ils remettent en question l’islam traditionnel malien, le malékisme, un islam de confréries, ces organisations religieuses qui se réfèrent à des saints. Une hérésie pour le wahhabisme, selon lequel on n’adore que Dieu seul.

La Création d’une milice fanatique

Dans les années 1980, une autre dimension du wahhabisme va séduire des groupes radicaux : la pratique du « djihad », non pas comme la quête spirituelle intérieure dont parle le Coran, mais au sens donné lors des croisades, puis par Abd al-Wahhab lui-même : soit la défense des terres musulmanes contre l’« impiété ».

Dans leur fièvre de conquête, les Saoud ont ainsi très vite compris l’intérêt d’avoir à leurs soldes ce type de miliciens. Ainsi, pour mener à bien la troisième et ultime conquête de l’Arabie, Abdel Aziz Ibn Saoud, descendant du premier Saoud, va dans les années 1920 créer les Ikhwan, les « frères » en arabe, mélange de secte fanatisée et d’armée de mercenaires. « Les Ikhwan introduisent l’ascétisme, la brutalité et le martyre – des mœurs étrangères jusque-là à des nomades incultes qui ne se battaient que par esprit de vengeance ou à des fins de razzia. Ils généralisent le fanatisme à grande échelle », écrit Hamadi Redissi. Ils sont en quelque sorte les ancêtres des djihadistes actuels.

Mais la créature va échapper à son créateur. Car le wahhabisme contient en lui-même le gène qui peut détruire la dynastie des Saoud : l’idée, reprise par al-Wahhab, que le prince lui-même peut être ­destitué s’il contrevient à la volonté divine… Ainsi, en 1928, les Ikhwan, qui reprochent notamment à Ibn Saoud d’avoir scolarisé ses enfants en Occident, se révoltent, obligeant le prince à aller chercher de l’aide… auprès des Britanniques.

Un certain OUssama Ben Laden

À ce jeu, les Occidentaux vont aussi se brûler les doigts. En 1945, un nouveau pacte est scellé : celui noué, cette fois, entre le président américain Franklin Delano Roosevelt et Abdel Aziz Ibn Saoud. L’Arabie quitte alors la sphère d’influence britannique pour se lier avec les États-Unis. Le royaume devient le premier fournisseur de pétrole des Américains. Et leur principal allié dans la zone. Et c’est tout naturellement, pour lutter contre les Soviétiques qui en 1979 envahissent l’Afghanistan, que les Américains offrent leur soutien logistique et financier à un djihadiste saoudien, Oussama Ben Laden… « Digne » héritier d’Abd al-Wahhab et des Ikhwan.

« En laissant les Saoudiens gérer la région avec eux, les Occidentaux ont choisi d’ignorer l’élan wahhabite », estime ainsi Alastair Crooke, ex-agent du MI6, les services secrets britanniques, dans un long article du Huffington Post. Aujourd’hui, la seconde génération de djihadistes, ceux de l’EI, semble encore plus proche que ne l’était al-Qaida du projet wahhabite.

L’EI et le wahhabisme ont beaucoup de points communs : l’intransigeance vis-à-vis des chiites, son insistance à construire un État viable et centralisé. Un mimétisme qui pourrait avoir des conséquences sur la société saoudienne elle-même, dont une partie cultive la nostalgie du wahhabisme originel. « L’EI tend un miroir à la société saoudienne en revendiquant cet héritage », écrit Alastair Crooke. C’est parce qu’il réactive avec succès les valeurs wahhabites que l’EI porte en lui le risque d’une grande explosion régionale.

 

ANNE GUION
CRÉÉ LE 09/12/2014 / MODIFIÉ LE 09/12/2014 À 19H19

 

Pour en savoir plus : http://www.lavie.fr

« L’essentiel, c’est de participer ! »

DANIELLE ANDRÉ | LE 13.10.2014 À 12:12

Vendredi 29 septembre, 10 h, j’arrive «aux Minguettes». Plus précisément, au collège Paul Eluard à Vénissieux, dans la banlieue sud de Lyon. 24 paires d’yeux d’une classe de 6ème m’attendent, visiblement contents qu’une personne ait fait le déplacement rien que pour eux. Leur jeune professeure d’histoire-géographie fait les présentations. Elle a bien préparé ses élèves, car ils sont intéressés et attentifs. Je leur explique que je suis là pour cette première séance du jeu «l’Arbre à défis», pour les familiariser, eux et leur enseignante, à son fonctionnement, et qu’ils continueront à y jouer le reste de l’année. Voilà qui nous amène à définir le mot «défi» : pour eux, pas de doute, c’est «lancer un défi à quelqu’un». Je les questionne : «Ne peut-on pas aussi s’en lancer à soi-même, pour progresser ?».Pour jouer à « L’Arbre à Défis », il s’agira de se lancer des défis entre équipes d’élèves. Puis le verbe «collaborer». Et là, petit flottement ; un élève tente : «C’est faire quelque chose ensemble ?». «Bravo!», j’explique à tous que notre jeu permettra de construire un bel arbre tous ensemble, mais que l’équipe qui aura récolté le plus de points aura gagné. Dans mon élan, et pour pimenter cette notion, un peu trop sûre que je vais leur apprendre quelque chose, je leur demande s’ils connaissent la devise des jeux olympiques ; et là, une élève répond instantanément : «L’essentiel, c’est de participer !».

Arbreàdéfis
(photo DR)

Voyant l’impatience des enfants, on entre dans le vif du sujet, après avoir détaillé les règles des 4 défis.

1ère carte : Défi de la «Bonne définition» avec le mot «Laïcité»

Agitation momentanée au moment du choix de l’équipe qui va préparer ce défi : sur le modèle du jeu du dictionnaire, il s’agit de proposer plusieurs définitions pour une notion. Ils veulent évidemment tous y aller, d’autant plus qu’ils vont préparer ce défi en équipe, dans une petite pièce jouxtant leur salle d’histoire-géo. Enfin, en équipe, c’était l’idée de départ… Vu le bruit qui parvient de la petite salle, je décide d’y aller ! Grosse foire d’empoigne ! Pas pour rédiger la définition, non, mais pour savoir qui va la lire devant le reste de la classe. Je leur rappelle la devise de Pierre de Coubertin, bien lointaine à ce moment précis, puis les aide à rédiger la définition. C’est un exercice difficile, de réduire un texte de 10 lignes en une phrase… Il y a ceux qui n’ont retenu qu’une phrase et qui veulent absolument que ce soit celle-ci ; et ceux qui n’ont pas vraiment compris et qui continuent de se chamailler, ou encore ceux pour qui c’est vendredi et qui regardent un peu par la fenêtre, du côté du week-end… Ils réussissent à se mettre d’accord sur une phrase, «La laïcité, c’est la séparation des affaires des églises et de l’Etat», et une élève la recopie, très lentement et avec application. Ils désignent ensuite celui qui va lancer le défi devant les autres.

Arrivé devant la classe, deux petits «miracles» ! Dès qu’il prononce le mot «laïcité», une élève sort de son cartable ce qu’ils ont déjà travaillé avec leur professeure à ce sujet : à partir d’un conte de l’Observatoire de la laïcité, ils avaient abordé les notion de différences de calendrier, de monothéisme, polythéisme, athéisme et agnosticisme et des moyens pour permettre à ces différentes convictions de coexister. Elle est visiblement très contente de le faire et éveille la curiosité des autres élèves qui se sentent ainsi concernés. Elle fait sans le savoir ce qui est le plus important pour un élève ; elle réactive d’elle-même des connaissances passées, preuve qu’elle a bien compris et est capable de s’en servir à bon escient. Deuxième petit miracle : après le comptage des points, l’élève qui a lancé le défi lit le texte de la carte «Laïcité» d’une bonne voix et sans hésitation. «Félicitations ! Tu as lu très clairement». J’ajoute que c’est essentiel de savoir lire, parler, défendre des idées devant ses camarades. Encore une compétence que « L’Arbre à défis » permet facilement de développer.

2ème carte : Défi du « Mot inconnu » avec le lieu «  La Mecque ».

Ils adhèrent très vite à ce défi car tous ou presque connaissent les règles du jeu «Taboo» dont il s’inspire : il s’agit de faire deviner le plus vite possible aux autres équipes un mot, sans en utiliser certains. L’équipe choisie pour ce défi est très excitée du mystère qui plane autour du mot secret, et de partir en chuchotant vers la petite salle ! Cette fois-ci, je vais d’emblée avec eux. S’amorce une discussion pour le choix des 3 indices ; tous connaissent La Mecque, avec cependant pas mal d’approximations. Par exemple le mot «pèlerinage»ne sort qu’avec mon aide. Le mot « musulman » vient en premier, comme celui de «mosquée». Je les laisse faire le choix de l’ordre, et on retourne vers la classe. Le mot inconnu est très vite trouvé, puis une élève lit le texte correspondant à cette carte, devant ses camarades, sur l’estrade. Elle a une bonne diction et tout se passe bien, jusqu’à la lecture des mots, en arabe dans le texte, «Al Masjid Al Haram» ; elle a beaucoup de mal à s’empêcher de rire en le lisant car elle bute sur la langue. Mais en même temps, elle est très gênée, surtout quand une élève s’exclame : «C’est pas bien ! Il  faut pas rire quand on parle de ça !». Leur professeure intervient : «laisse la s’exprimer et ne lui fais pas la morale ». L’élève poursuit sa lecture, en s’appliquant pour les deux derniers mots en arabe:«Ka’ba» et «hadj». Ce petit incident souligne bien que pour ces 24 élèves, dont 21 sont musulmans, ce n’est pas si facile de faire référence à sa culture. S’ils en sont fiers, ils n’ont pas tous les éléments pour bien l’assimiler : ici la connaissance de la langue arabe. Il y a comme une gêne à en parler, comme si cela leur rappelait une fois de plus cette origine qu’ils ont parfois du mal à assumer. A ce moment me revient en mémoire une chanson du groupe Zebda  qui fait référence à cette double appartenance, parfois difficile à vivre. A-t-on vraiment réalisé ce que cela représente pour eux de vivre cette double culture ? Le chemin est long pour qu’elle signifie, pour eux, une richesse…

3ème carte : Défi «Vrai ou faux» avec le mot «mosquée»

Je présente ce défi, car ici toutes les équipes jouent. Je lis le texte et leur pose 6 questions «vrai» ou «faux». Un peu de brouhaha pour donner la réponse. Plutôt que de désigner un élève par équipe pour la dire, on décide ensemble de l’écrire sur un papier, ce qui évite d’entendre trop tôt la bonne réponse et de tricher. Comme les élèves connaissent tous bien ce mot, et qu’ils ont bien écouté le texte que j’ai lu, les bonnes réponses sont nombreuses ; les points  s’accumulent pour chaque équipe, l’arbre s’étoffe, et ils sont heureux !

4ème et dernière carte : Défi des «stéréotypes» avec la photo d’un visage d’homme au teint basané, portant un turban sur la tête et une chemise sans col

Avant de le lancer, il s’agit d’élucider le sens du mot «stéréotype». Dans un premier temps, aucun élève ne trouve. Quand je leur donne un synonyme, «préjugé», les langues se délient. L’un s’exclame : «C’est formé avec deux mots : « pré » (avant) et « jugé » (juger quelqu’un) : ça veut dire juger quelqu’un avant de le connaître». Je suis émerveillée de les voir faire des ponts aussi facilement avec d’autres matières. On revient au mot«collaborer» : il y a une «collaboration» des matières ! Mais revenons à notre défi ! Il s’agit de trouver la religion de cet homme, après leur avoir montré sa photo : est-il musulman, chrétien ou juif ? J’écoute leurs discussions. A aucun moment, une équipe n’imagine qu’il est chrétien, car l’élément déterminant pour eux, auquel je n’avais pas pensé, est la «gandoura», cette sorte de chemise longue sans col portée par cet homme. Les avis sont cependant partagés : trois équipes pensent qu’il est musulman, et une équipe, qui «sent» le piège, affirme qu’il est juif, «sinon ce serait trop facile !». Pas une n’a imaginé qu’il pouvait être chrétien : or cet homme est copte. Grosse déception : «Ben comment on pouvait savoir ?! Il avait l’air d’un arabe… ». Je les rassure «Effectivement, c’était dur de trouver, et de toutes façons aucune équipe n’a eu de point». J’enchaîne pour dénouer avec eux l’amalgame entre «arabe» et «musulman». L’un fait référence à une appartenance géographique, historique, l’autre à une appartenance religieuse. Ce n’est pas simple, et il faudra qu’ils le reprennent avec leur professeure, qui pourra s’aider des cartes «arabe» et «musulman» de notre jeu.

Danielle André, est experte associée à Enquête, dirigée par Marine Quenin

http://www.enquete.asso.fr/