Mode d’emploi : un festival, des idées

FestivalModeEmploi

 

« Ce n’est pas le doute qui rend fou, disait Nietzsche, mais la certitude ». À rebours des dogmatismes, le festival Mode d’emploi, conçu par la Villa Gillet, contribue à interroger le monde actuel, à bâtir des hypothèses et à élargir le champ des savoirs.

Au croisement des sciences humaines et sociales, de la philosophie, des arts, du théâtre et du cirque, il fait de la Région Rhône-Alpes un lieu d’échange et de débat. L’espace d’une quinzaine de jours, enseignants, chercheurs, penseurs, créateurs, performeurs, acteurs de la vie publique interrogent avec nous le monde contemporain, et les problématiques de nos sociétés. Parce qu’il dépasse les clivages traditionnels entre la pensée et les arts, entre la théorie et la pratique, Mode d’emploi incite à imaginer des passerelles entre les disciplines. Performance, théâtre, cirque viennent prolonger les débats, et ajoutent un regard artistique au regard des sciences humaines et sociales. Je salue le soutien qu’apportent la Métropole de Lyon et la Région Rhône-Alpes, aux côtés du Centre national du livre et du ministère de la Culture et de la Communication, à ce lieu d’expression, de rencontre et de confrontation‹: il donne aux sciences humaines et sociales un espace de résonance précieux et tout l’éclat qu’elles méritent.

Fleur Pellerin Ministre de la Culture et de la Communication

Mode d’emploi : « Au choc des idées jaillit la lumière » (Nicolas Boileau)

Mode d’emploi est avant toute chose une invitation : une invitation à regarder, à écouter, à réfléchir, à débattre.

Alors que l’obscurantisme, la démagogie et le populisme tentent d’écraser toute forme d’esprit critique, nous avons un devoir collectif : nous donner les moyens de penser notre société, son fonctionnement, son avenir. Cette exigence est essentielle, elle est vitale même. Dans toute la Région, Mode d’emploi nous propose pour la quatrième année consécutive des outils pour penser le monde. Notre époque a besoin d’imagination, d’audace, d’idées neuves et de débats fertiles pour répondre aux défis qui l’assaillent. Débattre, c’est avancer, c’est faire vivre notre ambition démocratique et républicaine. C’est sortir de l’état de tutelle dans lequel le conformisme voudrait nous enfermer. C’est une respiration essentielle pour faire vivre l’idée de progrès et contribuer au perfectionnement moral, intellectuel et social. Mode d’emploi est devenu un formidable antidote à la superficialité de notre temps. Deux semaines durant, Mode d’emploi nous oŽre une respiration pour approfondir ce que nous sommes. C’est une chance, saisissons-la !

Le Président du Conseil régional Rhône-Alpes

Du 16 au 29 Novembre dans toute la région Rhône-Alpes

Soufisme‰: l’humanité à réaliser

Musée des Confluences 86 quai Perrache – Lyon 2e 04 28 38 11 90

www.museedesconfluences.fr

GRATUIT SUR RÉSERVATION auprès de la Villa Gillet : 04 78 27 02 48

ou sur www.festival-modedemploi.net

 

Pour en savoir plus : http://www.villagillet.net/newsletter/2015/Documents/document4/modedemploi2015.pdf

Sept mots-clés méconnus pour mieux comprendre l’islam

Testez vos connaissances : un petit lexique sort en librairie. Il clarifie tous ces termes qui inondent les médias. Et en révéle d’autres.

DervicheTourneurSoufi

Derviche tourneur soufi, une méditation par le mouvement.Image: DR

«Petit lexique pour comprendre l’islam et l’islamisme.» Tout simplement. C’est sous ce titre que paraît cette semaine un précieux ouvrage publié par l’éditeur Erick Bonnier, sous la direction de l’universitaire genevois Hasni Abidi, chercheur au Global Studies Institute. Djihad, fatwa, talibans, wahhabisme, mais aussi Daech ou encore Boko Haram… «Au-delà des controverses et des polémiques», le politologue entend clarifier les mots de l’islam. Parce que «les amalgames et les déformations (…) ne font qu’amplifier l’incompréhension, les clichés et le repli.» En voici sept, de ces mots, très largement méconnus, qui illustrent pourtant la grande complexité de cette religion.

1. Choura

La «consultation» des croyants est une obligation faite au Prophète directement par Dieu, selon le Coran. De nos jours, cela a permis «de justifier l’instauration de régimes parlementaires de type occidental, tout en mettant en oeuvre la notion coranique».

2. Dhimmi

Le «citoyen non musulman d’un Etat musulman» a le même statut juridique qu’un «hôte protégé». Il s’applique surtout au «peuple du livre» (juifs et chrétiens), mais inclut aussi parfois zoroastriens et sabéens. Les dhimmis sont soumis à des impôts spécifiques. «En échange, leur liberté de mouvement ainsi que la protection de leur vie, de leur corps et de leurs biens sont assurées. De même, une pratique restreinte de leur religion leur est garantie.» Mais pas question de «construire des lieux de culte» ni de «faire du prosélytisme» ou d’organiser «des manifestations religieuses ostentatoires».

3. Djihad (le vrai)

Ce mot, tout le monde pense le connaître ! Devenu synonyme de «guerre sainte» dans les médias, il a pourtant une toute autre signification. Il s’agit d’un «effort» tendu vers un objectif louable. Dans sa forme dite «majeure», il s’agit d’un «combat constant de l’homme contre ses passions, effort spirituel dont l’importance primait, à l’origine, sur l’effort guerrier». Dans sa forme dite «mineure», il désigne effectivement une «guerre légale», donc respectant des règles de droit. Ce qui est finalement assez limitatif. De nos jours, les groupes dits «djihadistes» accusent «leurs adversaires musulmans d’hérésie», car la loi islamique autorise la lutte armée dans le cas où «un dirigeant musulman renonce à sa foi».

4. Ijtihad

Ce mot désigne en arabe «l’effort le plus intense (physique ou mental) que l’on place dans une activité». Mais il se réfère généralement à «l’exercice intellectuel entrepris par les oulémas ou muftis» pour comprendre les véritables implications de ce qui est écrit dans le Coran. C’est un «devoir religieux dont le fruit doit constituer le reflet de l’esprit et de la lettre des sources coraniques». Quitte à «se distancer des maîtres du passé». Bref, pas question de piquer au hasard des versets et de les appliquer littéralement, il faut au contraire faire un effort d’interprétation pour bien saisir dans quel esprit ils ont été écrits. «De nos jours, ceux qui souhaitent réformer le droit musulman» se sont emparés de ce concept.

5. Soufisme

Nos médias parlent rarement de ce mouvement mystique. Il s’est pourtant implanté très tôt dans «tout le monde musulman». Influencés par «l’ascétisme chrétien» et «le monachisme bouddhiste», les soufis «estiment pouvoir accéder personnellement à la révélation de Dieu, d’où l’effort d’aller outre les paroles divines contenues dans le Coran». Du coup, «en relativisant le rôle du Prophète, leur mouvement a fait l’objet de persécutions». Récemment, on a vu des djihadistes détruire des mausolées soufis, «accusés d’hérésie».

6. Takfir

Construit sur la même racine que kafir (mécréant), ce terme «se réfère à l’acte d’excommunier un individu ou un groupe d’individus de religion musulmane en raison de leur mécréance en Dieu.» De nos jours, les groupes radicaux, dénommés takfiristes, font un grand usage du takfir, accusant de mécréance tous ceux qui ne partagent pas leurs opinions. Ainsi, «le groupe Etat islamique (Daech) et Boko Haram déclarent unilatéralement qui sont les apostats à éliminer afin de renforcer leur pouvoir à travers la terreur.»

7. Taqiya

Ce terme dérive d’un verbe signifiant «prévenir, se prémunir». Il se réfère à «une dissimulation de la foi par précaution», que ce soit «en cas de persécution ou pour éviter un préjudice». La sourate 3.28 du Coran dit: «Que les croyants ne prennent pas, pour alliés, des infidèles, au lieu de croyants. Quiconque le fait contredit la religion de Dieu, à moins que vous ne cherchiez à vous protéger d’eux.» Historiquement, la dissimulation a été systématisée par les chiites minoritaires, «accusés de toujours dissimuler leurs vraies croyances». Même si ce Petit lexique ne le dit pas, cette méfiance est souvent exprimée, de nos jours, face aux diplomates iraniens. (TDG)

Hasni Abidi, chercheur au Global Studies Institute, Université de Genève.
Créé: 17.03.2015, 15h28
Pour en savoir plus : http://www.tdg.ch/

Islam is love

« Islam is love » : 8 reportages pour comprendre l’islam

 

8 vidéos pour montrer la complexité du monde musulman et de mettre en avant les aspects peu médiatisés (et pacifiques !) de l’islam.

 

[Replay 28′] La Tribune publie chaque jour des extraits issus de l’émission « 28 minutes », diffusée sur Arte. Aujourd’hui, « islam is love » !

 

Novembre 2014. Nous sommes à la rédaction de 28′, en pleine préparation d’une nouvelle émission consacrée à l’État islamique et au chaos qu’il fait régner en Irak et en Syrie. Dans notre recherche d’images pour illustrer l’émission du soir, une vidéo de propagande de Daesh fait tilt. On y voit des pelleteuses, puis des barbus détruire une mosquée. L’image des engins qui s’acharnent sur un dôme ne nous fait pas grand chose. En revanche, en voyant ces hommes pénétrer un lieu sacré et défoncer un autel à coup de pied, de bottes, les bras nous en tombent…

Attendez un peu ! Ces hommes qui prétendent vouloir instaurer un califat musulman, qui donc agissent au nom d’une religion, l’islam, sont en train de détruire une mosquée ?

Mais alors… De quoi parlent-ils ? Quel croyant détruit son lieu de culte ? On a tous déjà entendus parler des iconoclastes qui détruisaient les icônes chrétiennes au Moyen-Âge byzantin, mais l’État islamique, à nos yeux, va plus loin. Il anéantit ce qu’il défend. Et nous, médias, parlons de ces intégristes comme des représentants de l’islam. Il n’en est rien. Ctte question donc : c’est quoi l’islam ? Le vrai islam ?

Nous sommes partis rencontrer des religieux, des artistes, des chercheurs, des journalistes pour qu’ils nous parlent de leur religion (ou pas). Ils nous ont emmenés à Cordoue, en Indonésie, en Algérie, en Iran, à Médine. Ils nous ont parlés de tolérance, de paix, de spiritualité, de poésie, de sexe. Nous voulions qu’ils nous montrent le revers caché de la médaille… Et devinez ! Sur cette face, une inscription : islam is love !

 

Il était une fois Cordoue…

24 septembre 2014. L’assassinat d’Hervé Gourdel par des djihadistes dans les montagnes kabyles réveille chez les Algériens les vieux démons de la « décennie noire ».

17 septembre 2014. Une semaine avant ce meurtre, le ministre des Affaires religieuses algérien, Mohammed Aïssa, avait appelé, dans un grand entretien à « El Watan », à « retrouver une pratique modérée de l’islam ». Nommé le 5 mai 2014, il veut « dépoussiérer [leur] islam ancestral ». Car « chaque fois qu’il y a eu égarement, cela a donné lieu à l’extrémisme », constate-il.

Cet entretien devient dès lors un appel inédit qui résonne dans la société algérienne. Pourtant, Mohammed Aïssa se défend d’avoir un discours nouveau ou de rupture. Au contraire, il en appelle à un islam historique : il veut « réconcilier les Algériens avec l’islam authentique ».

« Nous avons oublié que nous appartenons à une civilisation qui a jailli de Cordoue (…). L’Algérie avait accueilli ceux qui ont été harcelés par l’inquisition en Espagne et qui sont venus avec leurs arts, leur savoir-faire, leur réflexion et leur philosophie. C’est ça l’Algérie qui a été contrainte à oublier ses jalons et ses repères. Comment faire en sorte de renouer avec l’islam de Cordoue ? » continue-t-il.

« L’islam de Cordoue ». L’expression a retenu notre attention.

La civilisation dont il parle est celle qui a émané du califat de Cordoue, en Andalousie. Fondé en 929, le califat connaît son apogée vers les années 960 avant de s’effondrer en 1031. Quelques décennies qui restent une période historique à part. Une période où, dans le sud de l’Espagne actuelle, cohabitent pacifiquement musulmans, chrétiens et juifs dans un saisissant foisonnement intellectuel, culturel et artistique. C’est l’époque du philosophe musulman Averroès et du philosophe juif Maïmonide… Cette civilisation, c’est au sein d’un califat qu’elle s’est épanouie.

C’est donc à l’islam de cette époque que Mohammed Aïssa veut que l’Algérie revienne…

Mais qu’est-ce que c’est que cet islam ? Un islam modéré et tolérant ? Une parenthèse close dans l’histoire des musulmans ? Un mythe ? Un idéal ? Une réalité ?

Pour en savoir plus, nous avons posé la question au journaliste et écrivain algérien Kamel Daoud, au calligraphe Hafid El Mehdaoui, au cheikh Bentounès et à l’artiste plasticien Rachid Koraïchi.

 

 

 

Femmes : deuxième sexe, premier islam

Il y a quelques semaines, nous avons reçu sur le plateau Mehran Tamadon, réalisateur téméraire qui s’est entretenu tout un week-end avec des mollahs iraniens. Sur la question du rapport homme-femme, leur point de vue est flippant : « l’homme est faible et la femme un virus. » Merci messieurs. Cette fois encore, nous nous sommes demandés si le revers de la médaille islamique ne pourrait pas nous apporter quelques surprises, du moins un peu de mesure… Pourquoi le monde masculin musulman a-t-il peur du deuxième sexe ?

Éléments de réponse avec Amira Yahyaoui, blogueuse tunisienne, Chahla Chafiq, sociologue iranienne, Elisabeth Inandiak, journaliste installée en Indonésie et le Cheikh Bentounès.

 

 

Le calligraphe

Hafid El Mehdaoui a quitté l’Algérie avec sa famille en 1994 alors que la « décennie noire » faisait rage. Jeune adolescent, il rejette l’islam qu’il avait connu alors : un islam violent et radical.

Parallèlement, Hafid maintient en vie les liens avec sa culture d’origine par la calligraphie. Enfant, elle ornait les murs de sa maison. Peu à peu, il s’y est intéressé, s’y est essayé. Et il y a découvert la spiritualité musulmane : un message pacifique et prônant l’amour.

Son parcours et son art nous ont intéressé.

 

L’Indonésie diverse mais unie

« Moi Jokowi, appartient à l’islam rahmatan lil alamin, l’islam porteur de paix et non de haine. »

Saviez-vous que Barack Obama avait un frère caché en Indonésie ? Air de ressemblance et air de changement qui flotte sur l’Indonésie depuis l’élection de Joko Widodo, le 22 juillet 2014.

« Je n’appartiens pas à cet islam arrogant qui dégaine son épée de ses mains et de sa bouche ».

Qu’on se le dise : l’islam n’est pas incompatible avec la démocratie ! Et c’est le plus grand pays musulman du monde qui nous le montre. Elisabeth D. Inandiak et Le cheikh Bentounès nous y emmènent.

 

 

Le monde des soufis

Une fois nos recherches lancées, un mot a vite émergé : « Soufisme ». Difficile de mêler amour et islam sans parler de soufisme.

Pas facile non plus de définir ce qu’est le soufisme. Ce serait à la fois « le coeur de l’islam », son essence, une « pratique spirituelle intérieure » et en même temps une philosophie bien plus ancienne, une lumière qui nous viendrait de la nuit des temps…

Pour résumer, un islam transmis de génération en génération depuis Mahomet jusqu’à nous, grâce à des confréries et à leurs guides, les cheikhs. Ou des cheikha d’ailleurs ! Une des plus importantes confréries soufies de Turquie (où la culture soufie est très présente) est dirigée depuis des années par une femme, la cheikha Nur.

Le soufi centre sa vie autour d’une pratique intérieure de l’islam et de la recherche de la vérité. Une vérité propre à chacun et universelle en même temps… Bref, le soufi respire.

 

 

L’islam en vers

Nous vous proposons une interlude poétique avant de retourner dans le vif du sujet.

Laissez-vous porter par la voix d’Abd Al Malik qui rappe l’amour, puis découvrez quelques vers du grand poète soufi Rumi, lu par Rachid Koraïchi. Poète d’aujourd’hui et poète historique pour des paroles intemporelles.

 

 

C’est quoi le djihad ?

Abd Al Malik et le cheikh Bentounès nous proposent leur définition du djihad… Et pas besoin d’aller en Syrie.

 

 

 

Let’s talk about sex !

Et le sexe dans tout ça ? Alors que le prêtre doit montrer son amour pour Dieu par sa chasteté, l’imam peut, quant à lui, profiter pleinement de sa vie sexuelle.

Malek Chebel, anthropologue des religions, a beaucoup travaillé sur l’érotisme dans l’islam et dans le monde arabe. « L’islam est la religion de toutes les gourmandises », nous a-t-il dit. Première nouvelle ! Forcément, on a voulu en savoir plus….

 

Pour en savoir plus : http://www.latribune.fr

Soufisme : islam du coeur, coeur de l’islam

 Soufisme
 Adeptes de la Tidjaniya en prière, le 14 mai à fès, au Maroc. © Fadel Senna/AFP

Voie de réalisation spirituelle, le courant mystique de la religion musulmane exprime la quintessence de la Révélation. Aux antipodes du littéralisme rigoriste des salafistes.

Il y a ceux qui, au nom de la foi, promettent l’enfer à leurs contradicteurs, sûrs de se réserver ainsi les meilleures places au paradis. Ces mêmes qui, le 8 octobre, en Irak, exécutaient quatre femmes, deux médecins, une militante des droits de l’homme et une députée aux activités jugées blasphématoires. Et il y a ceux pour qui l’islam est paix et amour, ceux dont le grand jihad est un combat de l’homme contre lui-même pour accéder à la conscience de Dieu, à la Vérité (haqiqa).

Aux excommunicateurs qui se veulent les héritiers des compagnons du Prophète (les salaf), les soufis, mystiques de l’islam, rappellent la parabole de Rabia al-Adawiyya, cette fille de joie devenue sainte qui vécut en Irak au VIIIe siècle. Un jour, Rabia sortit de la ville avec un fagot sous un bras et un seau d’eau dans l’autre. Un cheikh lui demanda ce qu’elle comptait faire : « Avec le seau d’eau, je vais éteindre l’enfer et avec le fagot de bois, brûler le paradis, afin que personne sur terre n’adore Dieu par peur de l’enfer ou par désir d’aller au paradis. Afin que tous adorent Dieu uniquement par amour. »

Fous d’amour divin, ivres de prière

Face aux déments qui se prévalent d’une interprétation littérale de quelques sourates coraniques pour imposer leur loi inhumaine, les soufis se veulent les vrais fous d’Allah. Fous d’amour divin, ivres de prière, ils sont « ceux qui marchent humblement sur la terre et qui répondent « paix » aux ignorants qui les interrogent » (Coran, XXV, 63).

Issu de l’orthodoxie sunnite, mais parfois considéré comme une tendance à part entière de l’islam, le soufisme est professé par des millions de croyants dans le monde musulman et ailleurs, et peut constituer, comme au Maroc, la forme de piété la plus répandue.

Mais, quand les grands médias préfèrent chercher l’audience en rapportant les exactions aussi spectaculaires que barbares commises par les soi-disant jihadistes au nom de l’islam, « comment faire entendre cet « autre islam », celui de l’abandon paisible et pacifique en Dieu, celui qui s’émerveille de la beauté de l’univers, qui cultive la conscience de la valeur sacrée de toute vie humaine et qui conjugue amour du Créateur et amour des hommes ? Comment permettre que s’affirme et que triomphe cet « islam de paix » qui devrait être le seul nom de l’islam ? » s’interroge le père catholique Christian Delorme dans sa préface à la nouvelle édition de l’ouvrage de l’Algérien Khaled Bentounès, chef de la confrérie Alawiya, Le Soufisme, coeur de l’islam.

Relier l’homme à Dieu afin qu’il devienne son serviteur

« Il y a un regain du soufisme qui ne date pas d’hier mais qui se précipite face au nihilisme dans lequel nous entraînent le prétendu État islamique [EI] et ses parents idéologiques, tempère l’islamologue Éric Geoffroy, lui-même adepte du soufisme. Il est vrai que les soufis sont moins visibles. D’ailleurs, le soufisme n’avait pas vocation à l’origine à être un mouvement de masse. » Voie de réalisation spirituelle et de dépassement, par une pratique stricte, de l’ego primaire sensible au mal vers l’ego pacifié qui retrouve son origine divine primordiale, l’initiation soufie est un chemin bien plus ardu que celui qui conduit une jeunesse égarée à embrasser l’islam littéraliste, voire à se laisser convaincre d’aller guerroyer au nom d’un Coran dont ils ne savent pas une ligne.

Tidjaniya, Qadiriya, Alawiya, Naqshbandiyya, Mevlana, etc. Les turuq (pluriel de tariqa, « voie ») vers la réalisation soufie sont aussi plurielles que l’est l’islam, mais, pour leurs adeptes, ces différentes écoles sont comme les rayons qui procèdent d’un même soleil, celui de la lumière divine. Elles ont en commun de distinguer, sous l’écorce exotérique et littérale de l’islam, un sens ésotérique, caché, qui permet « la réalisation de l’homme universel, c’est-à-dire relier l’homme à Dieu afin qu’il devienne son serviteur », écrit le cheikh Bentounès.

L’apprentissage de ce message latent exige un long travail sur soi, mais il ne peut se faire sans la conduite éclairée de maîtres eux-mêmes réalisés. Ceux-ci, élus par les disciples de la confrérie, sont les dépositaires d’un savoir hérité de cheikh en cheikh depuis le fondateur de la lignée et symbolisé par la transmission confidentielle du nom secret de Dieu. Animé des trois qualités cardinales que sont la sincérité de sa démarche, l’amour de Dieu et des hommes, et la culture d’un esprit positif, « car il est tout de suite demandé au disciple de ne pas condamner les choses et de tirer profit de chaque situation, même la plus négative », rappelle Bentounès, le soufi suit une longue progression sur le chemin de l’éveil, semé d’autant de difficultés que de félicités.

Pilier de la pratique soufie, le dhikr (répétition du nom de Dieu) permet au pratiquant de dépasser les préoccupations terrestres pour parvenir à la fusion dans l’amour divin. Un exercice individuel ou collectif qui peut provoquer des états de transe, recherchés ou non, et s’appuie dans certaines turuq sur la musique, le chant et la danse, considérés comme sacrilèges par les salafistes. La danse giratoire des Mevlevis, adeptes du grand mystique et poète Djalal al-Din Rumi, imite ainsi la ronde des planètes autour du soleil faisant de ces « derviches tourneurs » des particules élémentaires de l’universel divin.

Si le soufisme est étranger à l’islamisme contemporain, les confréries ont pu jouer un rôle politique essentiel, étant parfois les premières à lutter contre les ennemis extérieurs.

Ensemble de la zaouïa (confrérie) Siddiqiya, musique polyrythmique de la Issawiya d’Oujda ou chants des femmes Bekkaliya à Chefchaouen, les harmonies du soufisme marocain figurent en bonne place dans la programmation musicale de la saison consacrée au royaume à l’Institut du monde arabe de Paris. C’est souvent sous ces manifestations artistiques que le soufisme est le plus connu en Occident, un aspect qui occulte le sens spirituel de la pratique et fait apparaître le soufisme sous des couleurs folklorisées.

« Qu’ils se produisent en spectacle en Occident ne les empêche pas d’être authentiques et de rester ancrés dans leur démarche spirituelle », nuance Éric Geoffroy. Afin de faire entrer leur pays « dans la modernité » et de contrer l’influence sociale des confréries, nombre de régimes arabes ont précisément mis en oeuvre au XXe siècle une « stratégie de folklorisation » du soufisme, n’en promouvant que l’aspect patrimonial, tout en plaçant les zaouïas sous haute surveillance, voire en les fermant. Car si le soufisme est étranger à l’islamisme contemporain, les confréries ont pu jouer un rôle politique essentiel, étant parfois les premières à lutter contre les ennemis extérieurs.

Au XVe siècle, au Maroc, où l’État mérinide était déficient, ce sont les grandes zaouïas qui ont organisé la résistance à l’envahisseur portugais. Quatre siècles plus tard, en Algérie, l’émir Abdelkader, de la Qadiriya, s’opposait aux colons français. Et la confrérie de la Sanoussiya était en première ligne en Libye contre les Italiens. En Irak, emmenée par l’ex-numéro deux du régime de Saddam Hussein, Izzat Ibrahim al-Douri, une mystérieuse Armée des Naqshbandi, du nom d’une importante tariqa orientale, combattrait ainsi l’armée chiite de Bagdad aux côtés des jihadistes de l’EI.

Éric Geoffroy, qui avoue ignorer à quel point ces soldats se rattachent au soufisme, explique que « la Naqshbandiyya s’est répandue en Asie centrale dans des territoires très chiites et a dû faire face à des persécutions, développant une hostilité certaine à l’autre grande tendance de l’islam. Peut-être ces adeptes irakiens voient-ils en l’EI le mouvement sunnite fort qui seul peut les défendre face à l’Occident et au régime central prochiite. Il est indispensable de contextualiser tout cela ».

Promouvoir la spiritualité pacifique

Au Maghreb, les pouvoirs centraux, après s’être longtemps méfiés des confréries, font aujourd’hui marche arrière, cherchant à promouvoir cette spiritualité pacifique et adaptée aux traditions locales face au prosélytisme salafiste. « Depuis vingt ans, en Algérie, surtout après les années noires de la guerre civile, toutes les instances institutionnelles, à commencer par la présidence, poussent vers le soufisme après avoir compris que c’était notamment la fermeture des zaouïas voulue par Boumédiène qui avait fait le lit du jihadisme, commente Éric Geoffroy.

D’ailleurs, l’Association nationale des zaouïas d’Algérie a soutenu très clairement Bouteflika à la dernière élection comme aux précédentes. » Au Maroc, le ministre des Habous et des Affaires islamiques, Ahmed Toufiq, est disciple de la puissante confrérie Boutchichiya. En septembre, à l’occasion de la Première rencontre mondiale Sidi Chiker des affiliés au soufisme, il faisait un vibrant éloge de la voie spirituelle de l’islam. Pour Éric Geoffroy, « le soufisme n’avait pas vocation à se montrer, mais les temps ont changé et il doit maintenant le faire pour révéler, face au nihilisme jihadiste, qu’il y a un autre islam qui respecte la vie et le bien ».

14/11/2014 à 11:44 Par Laurent de Saint Périer
Pour en savoir plus : http://www.jeuneafrique.com