Des limites de notre diplomatie

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La situation se dégrade chaque jour un peu plus au Proche-Orient. La guerre au Yémen se fragmente et s’aggrave. L’intervention russe en Syrie expose la faiblesse des Occidentaux. L’attentat contre un rassemblement pacifique nous rappelle que la Turquie n’a en rien réglé ses problèmes d’identité. Recep Tayyip Erdogan, que l’on nous présentait il y a une dizaine d’années comme la quintessence d’un « islamisme modéré », quasiment démocrate-chrétien, est en pleine dérive autoritaire, identitaire et mégalomane. Ajoutons, comme si la mesure manquait, ce que l’on appelle déjà nouvelle Intifada palestinienne ou terrorisme au couteau. Malheur partout, espoir nulle part. Bien malin qui peut dire quand et comment la région sortira de cette spirale suicidaire.

C’est dans ce contexte terriblement dégradé qu’a eu lieu la tournée diplomatique de Manuel Valls. Elle a conduit notre Premier ministre à multiplier les signes d’amitié et les opérations de business avec le nouveau dictateur égyptien al-Sissi et avec le régime saoudien. Ne soyons pas naïfs. L’état de notre économie et l’état du monde imposent un certain réalisme. Dans cette région, nul ne saurait garder longtemps les mains propres. Ou alors il faudrait se retirer complètement du jeu. La France ne peut se le permettre. Le Proche-Orient n’est pas seulement l’Orient, il est aussi proche. La crise migratoire nous le rappelle chaque jour.

Des questions se posent pourtant. Faut-il vraiment vendre du nucléaire à ces grands producteurs de pétrole ? Doit-on leur livrer un laboratoire biologique de haute sécurité, selon le projet de l’Institut Pasteur ? Demain, aux mains de qui ces jouets tomberont-ils ? Que pensons-nous de cette petite « bousculade » à La Mecque qui a fait selon le dernier bilan plus de 1 600 morts, amenant un haut dirigeant du pays à déclarer que, décidément, les pèlerins ne sont pas très disciplinés ? Que disons-nous à propos de ce blogueur toujours condamné à la flagellation, Raif Badawi ? Du très jeune chiite Ali al-Nimr, qui doit être pendu et crucifié pour avoir manifesté contre le régime ? De cette femme de ménage indienne à qui son patron a coupé la main alors qu’elle tentait de fuir son esclavage ? De la nomination d’un Saoudien à la tête d’une instance importante des droits de l’homme à l’Onu ?

Les relations entre les États n’échappent pas à une certaine hypocrisie et sont régies par l’empire de la nécessité. Mais la diplomatie de François Hollande manque de cohérence. Notre président a voulu aborder les crises auxquelles il a été confronté sous un angle (affiché comme) moral. Souvenons-nous de l’époque où il voulait « punir » Assad en lâchant sur lui quelques missiles (aujourd’hui destinés à ses adversaires de Daech). Souvenons-nous de son refus, justifiable, de livrer les Mistral à la Russie. Et voilà que ses ministres n’en finissent pas de trinquer avec un des régimes les moins recommandables du monde. Les Mistral refusés à la flotte de Poutine sont expédiés chez le charmant maréchal al-Sissi. Celui-ci n’a même pas les moyens de payer. Ce sont les Saoudiens qui le feront. Cela ne réglera en rien la question principale, toujours irrésolue : comment réduire Daech sans transiger avec Assad et sans aggraver la catastrophe humanitaire qui, chez nous, se transforme en catastrophe migratoire.

Jean-Pierre Denis,

Directeur de la rédaction

CRÉÉ LE 13/10/2015 / MODIFIÉ LE 13/10/2015 À 17H51

Pour en savoir plus : http://www.lavie.fr

Canada : la laïcité comme valeur, les passions se déchaînent

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Le Québec risque de se déchirer sur le port du voile ou du crucifix dans les lieux publics avec le projet des indépendantistes au pouvoir dans la province francophone du Canada d’aller plus avant sur la laïcité.

Mis à mal dans les sondages, le gouvernement indépendantiste de Pauline Marois cherche à se relancer avant les prochaines échéances électorales et veut mettre sur la table en septembre une Charte des valeurs québécoises, mélange de l’identité culturelle et linguistique de la province sans promouvoir une religion par rapport à une autre.

Le Canada est fier de son multiculturalisme, héritage des années 70 et de l’emblématique Premier ministre Pierre Elliott Trudeau, et chacun peut porter librement au travail son turban, sa kippa ou le voile.

Le gouvernement du Québec voudrait maintenant, selon le principe de la neutralité de l’Etat, interdire le port ostentatoire de signes religieux par les personnels des services publics. Cette Charte n’irait cependant pas jusqu’à interdire aux individus de porter le turban ou le hidjab (voile ne laissant voir que l’ovale du visage) pour aller consulter à l’hôpital ou accompagner les enfants à la crèche ou à l’école.

Bernard Drainville, ministre des Institutions démocratiques, a justifié jeudi cette Charte en estimant que «la meilleure façon d’assurer le respect de toutes les religions (…), c’est que l’Etat soit neutre sur le plan religieux».

Curieusement, le gouvernement semble vouloir aller plus loin que les conclusions d’une mission mandatée sur cette question. Le philosophe Charles Taylor, l’un des auteurs du rapport, a mené la charge sur les ondes de Radio-Canada en parlant d’un «acte d’exclusion absolument terrible» qui se rapproche de «la Russie de Poutine».

«Pas de frange d’extrême droite»

Gilles Routhier, doyen de la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université de Laval à Québec, suit l’avis de Charles Taylor. «Les institutions de l’Etat doivent être neutres au plan religieux et les personnes qui représentent ces institutions doivent (…) également faire preuve de neutralité», explique-t-il à l’AFP.

Le ministre canadien conservateur du Multiculturalisme Jason Kenney a mis en garde les Québécois vendredi contre toute tentation de modifier les équilibres actuels de la société. «Les Canadiens croient que la liberté de religion et de conscience sont des valeurs universelles et nous espérons que ce sont des valeurs et des principes qui seront respectés», a-t-il dit.

Le débat sur la laïcité au Canada déborde du cadre politique, selon David Rayside, professeur au département de sciences politiques à l’Université de Toronto. «Cela dure depuis un certain temps et c’est aussi bien un débat de société qu’un débat politique».

Ces universitaires ne voient pas cependant un risque des montées des extrêmes ou du racisme. Cela «éveille des passions et plus les citoyens sont insécurisés par l’environnement nouveau dans lequel ils ont à vivre, plus cela peut éveiller des divisions et des oppositions» sans aller plus loin, estime Gilles Routhier.

«En général, le sentiment vis-à-vis de l’immigration est plus positif au Québec et il n’existe pas une frange d’extrême droite comme c’est le cas en France», souligne David Rayside. «Le plus grand risque serait plutôt que les immigrés se sentent mal à l’aise, y compris ceux qui ne portent pas de signes religieux», et pour ces immigrés cela signifierait «qu’ils ne sont pas les bienvenus au Québec».

La ministre québécoise de l’Immigration Diane de Courcy ne craint pas ce risque car toutes les personnes immigrantes au Québec «signent une déclaration sur les valeurs communes» et «elles ne seront pas étonnées» par cette Charte.

Si elle devait être adoptée par les députés québécois, alors le crucifix ornant le mur au-dessus du siège du président de l’assemblée devrait alors être retiré pour ce que David Rayside traduit comme «l’exemple le plus fameux et le plus bizarre» des liens étroits entre religion et politique.

Selon lui, la concrétisation d’un tel projet serait comme la France qui «se targue d’être une société laïque et où l’Etat subventionne les écoles catholiques».

Pour en savoir plus : http://www.20minutes.fr

 

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Management : l’inévitable dimension culturelle

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« L’uniformisation des méthodes de management accompagne la globalisation des entreprises. Ainsi, se crée une tension entre les procédures globales et les cultures locales », selon Jean Pautrot.

Parfois, les comités exécutifs caressent la folle ambition de changer la culture de leurs salariés… L’analyse de Jean Pautrot, président du conseil Magellan de l’international.

Une longue pratique des ressources humaines internationales en entreprise et au Cercle Magellan me conduit à faire une lecture culturelle de l’inconfort managérial générateur de risques psychosociaux. L’uniformisation des méthodes de management accompagne la globalisation des entreprises. Ainsi, se crée une tension entre les procédures globales et les cultures locales. Seule, une posture de confiance permet de sortir par le haut de ces contradictions. En se globalisant, l’entreprise homogénéise ses méthodes et ses procédures malgré les résistances.

Les comités exécutifs caressent alors la folle ambition de changer la culture de leurs salariés. Philippe d’Iribarne * montre de façon convaincante que la culture française n’a pas vraiment changé depuis l’ancien régime. Le Monde compare Poutine au Tsar Nicolas Ier. Comment le président d’une société cotée pourrait-il réussir ce que les révolutions françaises et russes n’ont pas su faire ?

Une culture est une manière de comprendre le monde, d’exprimer ses émotions et d’agir caractéristique d’une communauté : les habitants d’un pays, le personnel d’une entreprise, les personnes exerçant un métier.

Une culture comporte trois couches :

· La couche externe : la partie « émergée » de l’iceberg, la réalité accessible aux touristes.

· La couche médiane : les normes (les devoirs) et les valeurs (les aspirations). Le vrai et le faux, le désirable et le non-désirable varient d’une culture à l’autre, comme le montre la résolution des dilemmes exposée ci-dessous.

· La couche profonde : l’implicite, le sanctuaire d’une culture. Elle s’incarne dans des mots difficiles à expliquer à un étranger : la laïcité en France, la cogestion en Allemagne…

Chaque individu appartient à plusieurs communautés : son pays, son métier, son entreprise. Les évolutions culturelles d’une communauté sont très lentes même sous la pression extérieure ; en revanche, l’individu placé dans une nouvelle culture évolue à travers le choc culturel. L’expatrié s’adapte à la couche médiane de sa culture d’accueil et préserve la couche profonde de sa culture d’origine.

L’individu s’intègre culturellement. En revanche, un groupe secrète des anticorps au changement culturel. Certes, la couche externe peut évoluer, mais le changement reste apparent. L’histoire fournit des exemples forts : la Bulgarie a préservé sa culture orthodoxe malgré cinq siècles d’occupation ottomane.

L’étude systématique des cultures repose sur l’analyse de dilemmes, cette obligation de choisir entre deux alternatives qui présentent chacune des inconvénients importants. Le dilemme de Stouffer et Toby illustre cette problématique  : un ami conduit une voiture dans laquelle j’ai pris place ; il heurte un piéton alors qu’il ne respectait pas la limitation de vitesse. L’avocat de mon ami me demande de témoigner qu’il respectait cette limitation. Fons Trompenaars donne les résultats d’une enquête dans un grand nombre de pays. Le pourcentage de réponses  : « mon ami ne respectait pas la limitation de vitesse » varie entre 32 % pour le Venezuela et 97% pour la Suisse. Les pays anglo-saxons sont au-dessus de 90% ; la Russie et la chine entre 40 et 50%. La France est à 73%. La position du curseur entre amitié et loi est un élément de l’« ADN » de la culture. Les chercheurs ont étudié une dizaine de dilemmes différenciant les cultures.

Dans un groupe international, la culture métier est un facteur d’unité, elle active les dilemmes techniques consensuels. A l’opposé, le management révèle les fractures culturelles à travers les dilemmes de la vie.

La détection des cadres à haut potentiel s’appuie sur des mises en situation managériales. Or, manager, c’est gérer les dilemmes de la vie. La sélection a donc une dimension culturelle. L’homogénéisation culturelle des équipes dirigeantes au niveau monde crée alors des fractures entre la base et la direction dans chaque pays. Ce n’est pas le modèle culturel dominant qui est en cause mais la recherche d’uniformité culturelle.

Examinons la procédure de whistleblowing, « devoir d’alerte » en français : la règle éthique est au-dessus des solidarités de groupe. Les réponses au dilemme de Stouffer et Toby montrent que les anglo-saxons et les suisses seront à l’aise avec cette procédure. Malgré un beau consensus (73 %), les français sont déjà moins à l’aise. Que dire des chinois, des russes et des vénézuéliens majoritairement solidaires ?

Dans la pratique, les missions d’audit ne verront rien. La couche externe de chaque culture se calera sur l’attendu. Le désajustement des normes et des valeurs créeront, dans la couche médiane, des résistances et des frustrations d’autant plus intenses que l’écart à la norme internationale est important. Les risques psycho-sociaux sont souvent le fruit de l’affrontement entre des modèles culturels en quadrature : le modèle anglo-saxon et le service public à la française chez Orange. Le grand mérite de Stéphane Richard est d’avoir redonné des repères culturels français à ses salariés.

L’affrontement culturel explique aussi l’échec financier de beaucoup de fusions dans un délai de cinq ans, mais les actionnaires initiaux ne sont plus là pour le voir ! Le vrai enjeu est de laisser chaque culture inventer les procédures qui la conduiront au résultat attendu. La sécurisation éthique ne passe pas toujours par le wistleblowing, l’atteinte de l’objectif annuel ne passe pas toujours par son découpage en objectifs mensuels pour faire plaisir aux actionnaires. Pour cela, il faudrait nommer des dirigeants qui, non seulement savent travailler dans un milieu interculturel, mais aient des qualités « d’interprètes culturels », acceptant que les différentes cultures inventent leur chemin pour atteindre des buts communs.

En physique quantique, il est impossible de mesurer simultanément la position et la quantité de mouvement d’une particule, de la même façon en management international, il est impossible de fixer simultanément le but et le chemin pour l’atteindre.

* La Logique de l’honneur – Gestion des entreprises et traditions nationales Philippe d’Iribarne 1989.

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